Suisse mystérieuse
Un petit événement télévisuel mérite d’être suivi : c’est la présentation des treize épisodes d’une mini-série, sur TSR1, du samedi 22.12.07 au samedi 05.01.08, tous les jours sauf le dimanche, peu après 19h00. Chaque numéro, de douze à treize minutes, évoque un « mystère » qui plane ou pèse sur notre pays
Evénement, pourquoi ? La SSR ajoute partout à son sigle l’expression « Idée suisse » qui se veut garantie unitaire. Or, en télévision, Zurich, Lugano et Genève ne donnent pas beaucoup d’exemples de travail en commun. Chacun est attiré ou lutte contre son proche voisin beaucoup plus grand, dans un mouvement d’amour/haine à l’égard de l’Allemagne, l’Italie et la France. Administrativement, économiquement, financièrement, DRS, TSI et TSR existent. Les entreprises suisses de télévision portent leur regard hors de nos frontières plutôt que vers les autres régions linguistiques du pays.
Unité pour une fois dans la diversité
Suisse mystérieuse est un exception, heureuse, dans cet univers d’ignorance du voisin. Un groupe national travaille sur une idée commune, s’imposant des variations sur un thème accepté, dans des durées semblables, chacun dans le respect de sa langue d’origine. Un premier obstacle doit être levé : la compréhension des mots. Choix a ici été fait de traduction, en excluant le sous-titrage. Le résultat est bon, le commentaire dans la langue de la région de diffusion n’empêche pas de saisir la diction dans les autres langues, surtout quand il s’agit d’entendre la voix de témoins. Cela fonctionne mieux que les solutions adoptées pour les grandes et tristes manifestations suisses avec traductions simultanées, genre Premier Août, Miss Suisse ou Remise des mérites sportifs.
Classement par régions
Quatre langues, donc : en patois alémaniques, quatre sujets, en romanche, deux, les six sous la houlette de la DRS, quatre sous la direction de Gaspard Lamunière, producteur pour la TSR, deux en italien et un en patois d’Appenzell confiés au Tessin, d’où vient Victor Tognalo, auquel est attribué le mérite de l’idée de la série. L’ordre choisi pour citer les quatre groupes est aussi un classement personnel qualitatif décroissant. Mais les écarts sont faibles.
Les qualités de la série viennent des sujets
Les considérations qui suivent ne prennent pas en compte chaque sujet séparément Des regroupements permettent de signaler les points communs qui lient des sujets tournés dans les régions. On admire la Suisse dont l’unité naît de ses différences. Ici les différences sont partiellement gommées.
On se trouve presque chaque fois dans une région aux paysages montagneux, pierreux, herbeux, pentus ou sombres qui ressortent d’un même esprit sans se ressembler. La montagne, c’est aussi bien la colline que gravit une procession le long d’un chemin rocailleux que le sommet qui domine une haute vallée du Valais ou des Grisons, d’Appenzell ou du Simmenthal, de Suisse centrale ou du Jura. Le Val-de-Travers neuchâtelois y aura été deux fois invité, avec la vouivre de St-Sulpice et la fée verte d’un peu partout. La forêt est proche, avec des arbres sombrement dressés, des troncs tordus de souffrance, des mousses étouffantes, des herbes envahissantes. La nature est plus souvent hostile qu’accueillante.
Soigner des malades
Un guérisseur fribourgeois emploie ses dons efficaces pour soigner les malades qui s’adressent à lui. La fée absinthe maîtrisait de multiples maladies avant de devenir la sorcière poursuivie durant près d’un siècle par la loi. L’herboriste prépare des décoctions en recueillant les efficaces principes vivifiants des plantes. Le « töggeli » s’installe la nuit sur la poitrine de sa victime pour lui infliger d’intenses douleurs.
L’homme, vivant ou mort, est un fantôme, victime ou complice du diable. Les apparitions féminines sont beaucoup plus nuancées qui vont de la fée généreuse à la déesse alpine ensorcelante en passant par la chanteuse qui charme par ses vocalises. Et la femme du mal absolu devient vouivre, serpent monstrueux qui crache le feu et pisse le sang.
La procession doit provoquer le retour de la pluie bienfaitrice. Le rite du pain et du fromage bénis par trois vieilles filles – elles sont célibataires, pas forcément âgées – quand il est oublié, provoque la mort jaillie de la montagne en colère. Ramuz n’est pas loin avec sa Grande peur dans la montagne. Le courage généreux d’une femme lui permet de calmer l’âme des défunts qui ne veulent pas quitter cette terre.
Le système solaire
La ville de Bâle et sa cathédrale sont construites aux points d’intersection de droites que relient par deux à deux cinq montagnes nommées ballon. Celles-ci forment un cadran solaire géant. Un triangle magique dont les côtés sont proportionnels à 3, 4 et 5 est construit sur une corde à douze nœuds connue de la civilisation celte. Pythagore et son triangle rectangle viendront plus tard. Le Soleil et la Lune se retrouvent dans les Grisons sur une trentaine de menhirs témoins de religions païennes que le christianisme tentera d’évacuer. Le triangle magique de Béat Häner et Les menhirs de la Mutta de Peter Kreiliger sont les meilleurs de la série pour leur rigueur scientifique et leurs élans païens et poétiques.
Une queue de cheval coupée
Les occasions de sourire sont rares, celles d’être touché ou séduit à peine plus fréquentes. L’esprit rationnel appréciera ce paysan d’Obwald qui a consulté son médecin après avoir subi les assauts du « töggeli » et dont la santé est redevenue excellente après un traitement à base de magnésium. Dans le même sujet, tiré du Fantôme de la nuit (Das Töggeli) de Béla Batthyany, le sourire naît du récit au sujet de cet homme qui se défend à la hache contre le fantôme et croit avoir coupé la queue d’un chat. Le lendemain sa femme porte un châle : il découvre alors que sa queue de cheval a disparu ! On aimerait bien savoir pourquoi le fourmillement dans les jambes d’une jeune femme cesse quand elle se trouve à plus de trois mètres d’un menhir. Et l’on se demande quel sens peut bien prendre la transformation d’un couvent en hôpital psychiatrique ! Mystères !
Un peu de beauté
S’il est une approche de la télévision peu fréquente, c’est bien celle qui se réfère à l’esthétique. A-t-on souvent envie de dire d’images qu’elles sont belles, de couleurs qu’elles sont magnifiques, du rythme du montage qu’il est séduisant, des mouvements de caméra qu’ils sont fluides, de la musique qu’elle est charmante accompagnatrice ? Non, on parle d’émotion, de sentiments, de valeur informative, de rigueur de construction, d’affrontement ; pas de beauté !
Dispersés dans l’un ou l’autre numéro de la série, il y a des moments dont on doit oser dire qu’ils apportent de la beauté, les masques d’Urnäsch (Bons et mauvais esprits) qui le sont par eux-mêmes – encore fallait-il les bien filmer – des sources frémissantes, des chutes d’eau inquiétantes, des arbres géants dans la brume, des menhirs dressés à l’horizon, un bois glissant dans une eau frémissante faisant penser à une vouivre, le masque tragique d’une marionnette, etc. Mais ces apparitions sont plus furtives que systématiques. Quand la beauté apparaît, la poésie pourrait suivre. Trop rare, hélas.
Au plus purement formel, des ralentis de nuages souvent amplifient l’inquiétude, une surimpression donne vie à une femme mystérieuse qui chante et s’évanouit en un effet réaliste anti-poétique.
Rien de transcendant au plan formel
Aucune surprise formelle, qui fasse saluer une réussite plus évidente chez l’un que chez les autres. On reste coincé dans une forme assez classique, des paysages, des intérieurs ou des objets associés à une voix qui fournit des explications, des hommes et des femmes, spécialistes, témoins ou passeurs qui évoquent des souvenirs ou se transforment en conteurs. L’illustration musicale discrète en quelques mesures répétées accompagne l’image sans tomber dans une lourdeur insistante qui servirait de commentaire. Mais rien de franchement mauvais. En général, du bon artisanat !
Une série souvent attachante par le fond plus que la forme.
