Fictions

En Suisse romande, télévision et radio font du cinéma: l’exemple de Home

Une dizaine de titres jalonnent l’œuvre d’Ursula Meier (photo), tant en documentation qu’en fiction. Presque tous ont obtenu un soutien télévisé, sur Arte, en Belgique, en France et dès le début en Suisse, particulièrement à la TSR, où elle a trouvé d’excellents soutiens pour plusieurs de ses téléfilms. L’engagement des chaînes de télévision en faveur de la création indépendante de films reste primordial pour le cinéma et la qualité des programmes télévisés. Au point que « notre » télévision fait actuellement une envahissante et efficace promotion pour Home dont la sortie est annoncée pour le 15 octobre 2008.

Ursula Meier

Une seconde raison de s’intéresser à ce film, plus originale que la première, tient à une participation artistique, donc pas seulement financière, conduite par Espace 2 de la RSR en étroite collaboration avec la réalisatrice. La RSR est ainsi responsable d’un « personnage » secondaire mais important appelé RadioAutoroute qui fournit des informations relatives à la circulation, agrémente l’oreille des « roulants » par des musiques, etc. Bien entendu, David Collin et David Golan d’Espace 2 ont du respecter certaines indications du scénario. C’est chose rare que cette association entre cinéma et radio dans une démarche de création qui contribue au bon niveau artistique d’un film. La RSR en a profité pour diffuser, le 12 octobre à 20h00 ( dans Sonar – Espace 2) un documentaire sur la fabrication de RadioAutoroute et le tournage du film.

La RSR et la TSR sont ainsi associées (cf le PS). Home, bien accueilli à Cannes à la « Semaine de la critique », est à ce jour le meilleur film suisse de fiction de l’année. La TSR a aussi soutenu La Forteresse de Fernand Melgar, justement couronné à Locarno : c’est le meilleur document suisse de 2008. Le film de Lionel Baier, Un autre homme, lui aussi co-produit par la TSR rivalisera peut-être avec les précédents. L’occasion est donc bien choisie pour souligner la politique de collaboration de la TSR avec le cinéma romand actuellement dans l’euphorie.

Les qualités de Home sont grandes. Ursula Meier fait presque tout bien, bouillonnante d’idées de mise en scène, servie par d’excellents acteurs, et pas seulement Isabelle Huppert. Cela devrait contribuer à faire de ce film d’abord un succès public mérité.

Isabelle Huppert dans Home

PS : la décision de traiter ce sujet juste avant la sortie romande de Home était prise depuis une bonne quinzaine de jours. Il n’y avait alors aucune raison de penser qu’un tel texte allait permettre d’illustrer la vague de fond qui touche la TSR et la RSR.

Dans Le Temps (vendredi 10.10.08), une ouverture en première et l’entier de la page 3 permet à Gilles Marchand, directeur de la TSR, d’expliquer longuement que « La TSR doit se rapprocher de la RSR ». Dans l’édition de samedi du même journal, c’est au tour de Gérard Tschopp, directeur de la RSR, d’exprimer son accord avec la ligne générale de son collègue, sous le titre « La TSR et la RSR vont créer une nouvelle entreprise ».

La collaboration du secteur fiction de la TSR et d’ Espace 2 de la RSR avec la production de Home est un excellent exemple concret d’un travail commun, dont la décision n’a peut-être pas été prise au plus haut niveau. Est-ce un hasard ?

Une page entière pour le directeur de la TSR, une demi-page pour celui de la RSR, est-ce proportionnel au budget des deux entreprises ? Ou à la conviction de leurs chefs ? Qu’importe : à la base, des collaborations existent déjà si celle-ci est particulièrement originale dans ses composantes économiques et créatrices.

La grande peur dans la montagne

Formellement classique, un bon téléfilm de prestige

Joseph et Victorine s’aiment. Leur mariage est retardé d’année en année : les parents de Victorine sont riches, Joseph est pauvre. Pour pouvoir emmener Victorine dans la Vallée, Joseph a besoin d’argent. Il décide alors de passer l’été avec un troupeau sur un haut alpage où l’herbe est généreuse. Il y a vingt ans, les anciens étaient montés à Sassenaire. Le troupeau avait été décimé par la maladie, des hommes moururent, d’autres devinrent fous.

La grande peur dans la montagne (photo TSR)

Joseph, raisonnable et rationaliste, fait équipe avec Romain, son ami, beau-frère de Victorine. Michel, neveu d’un riche notable, finance l’expédition grâce à son oncle. Clou, le demeuré du village, Ernest un jeune vacher, font aussi partie du groupe. Barthélemy, le vieux sage, amoureux transi de la mère de Joseph, finit par se joindre à eux, en protecteur.

Sur l’alpe hostile, une vache meurt. Ernest succombe à la maladie. Le médecin du village annonce un risque d’épidémie. Bétail et hommes sont mis en quarantaine. Au poste de garde, Romain est tué. Victorine tente de rejoindre Joseph. Barthélemy et Michel se battent. Grâce à Clou, Joseph retrouve Victorine.

Que veut dire : « Librement adapté » ?

Histoire librement adaptée d’un roman connu, célèbre au moins en Suisse romande, de C.-F.Ramuz, La grande peur dans la montagne est un film âpre, tendu, qui accumule les morts d’hommes et de bétail. A de mélodramatiques affrontements entre hommes s’ajoute l’hostilité de la nature. Le « librement adapté» annoncé par le dossier du film est assez important.

Il faudrait relire Ramuz, revoir la version tournée en 1966 par un excellent téléaste français, Pierre Cardinal. Il le faudrait, en effet ! Faire confiance à quelqu’un qui a fait cette démarche, dès lors, s’impose. Dans L’Hebdo (18.10.07), Antoine Duplan rappelle qu’à la fin, tout le monde est mort, sauf Clou et Joseph portés disparus. Et le glacier s’écroulait, inondant le village.

Le pessimisme de Ramuz ne peut pas servir de conclusion à un projet coûteux, engrangé avec la participation de France 2, chaîne généraliste de service public qui ne prend guère de risque en premier rideau et ne pourrait pas s’offrir le luxe de réserver ce téléfilm à des heures de diffusion tardives et confidentielles. Ce n’est pas nouveau : le récent téléfilm de Raymond Vouillamoz, un peu d’esprit ramuzien, perdait son âpreté initiale pour glisser insidieusement vers une fin plutôt heureuse. Les amants de la Dent Blanche est tout de même moins bon que La grande peur dans la montagne.

Si le cinéma trop souvent est régi par le souci de rentabilité financière qui s’oppose aux exigences de la création, la télévision a aussi son ennemi pesant et tout-puissant, l’audimat ! Il faut donc caresser l’auditoire dans le sens du poil. Et le poil, en fiction, se caresse par une fin heureuse !

On peut être séduit par le téléfilm, surtout si on décide de faire abstraction des dix dernières minutes trop optimistes. On peut même aller jusqu’à renoncer à les voir : ce que je fis !

Les qualités de La grande peur dans la montagne

Claudio Tonetti, excellent artisan du petit écran, a su maîtriser des opérations aussi différentes qu’un Instit’ ou des Simenon, entre autres. Sûr de lui, il sait conduire ses acteurs pour obtenir d’eux des compositions de personnages crédibles. Jean-Luc Bideau donne une réelle force inquiétante à son Barthélémy marqué par le passé et qui ne peut donc rassurer ses nouveaux compagnons autant qu’il le voudrait ou le faudrait. Il est bien meilleur dans ce rôle à costume que dans le récent et puissant navet de Jean-Jacques Annaud, Sa majesté Minor ! Inutile de citer tout le monde, dans l’ensemble plutôt bons. Faisons exception pour Jean-Luc Barbezat, inattendu dans le rôle presque muet du Clou, personnage demeuré pas vraiment idiot du village au comportement étrange avec sa lenteur inquiétante lors de ses mystérieuses échappées.

Mais, Ramuz, c’est plus et autre chose qu’un bon mélodrame montagnard. C’est un affrontement puissant entre les hommes fragiles, aptes à se livrer à des confrontations sévères entre eux et la nature aux mouvements étranges et inquiétants. Que sont ces bruits mystérieux, des pas sur le toit d’un chalet, attribués au Diable ? Encore un lointain souvenir : Ramuz évitait-il d’écrire « Diable » pour le remplacer par « Il » qu’on pouvait alors aussi ressentir comme le Dieu punisseur de l’ancien Testament!

Tourner en Valais dans les Alpes, c’est forcément rencontrer ces formidables paysages de rochers gris, les forces inquiétantes des pentes, les menaces des nuages sombres. Les images se devaient d’être agressives. Elles le sont, entre autres exemples : cette croix qui fait une chute lors de la procession initiale, du reste un peu mal amenée au montage, cette autre croix brûlée près du chalet de l’estivage, cette bête comme sacrifiée au sommet d’une bosse du terrain soulignent des moments d’une mise en scène efficace.

La grande peur dans la montagne, dans son évident classicisme formel, est un bon téléfilm dit de prestige.

La langue de Ramuz et sa sonorité

Autre souvenir : la phrase de Ramuz, qui pouvait parfois passer pour un défi grammatical, donne l’impression d`être composée de sons. Il n’est même pas nécessaire de l’imaginer lue à haute voix pour y entendre une sonorité qui racle, grince, surprend et agresse l’oreille. La langue de Ramuz apparaît comme une sorte de composition musicale aux variations multiples qui souvent contribue à créer l’inquiétude ou la peur.

Ramuz écrivait donc des textes « sonores », qui « racontent » des pas mystérieux, des râles de bêtes blessés, d’un vent qui annonce la tempête, d’orages qui éclatent. La nature qui va agresser, blesser, pousser les hommes aux conflits, aux dérapages, est frémissante de tels bruits.

La sonorisation du téléfilm n’est pas à la hauteur de la langue sonore de l’écrivain. Les pas sur le toit, le souffle du vent, les craquements du glacier, la souffrance des bêtes, la présence des rapaces sont faits de sons qui se ressemblent de jour comme de nuit, dès les premières journées comme au cours des suivantes. Comme si la seule différence perceptible entre eux tenait au nombre de décibels, sentiment encore accentué par une musique qui glisse vers l’emphatique.

Mais ce sentiment d’insuffisance de nuances mériterait vérification. La bande sonore ne semble donc pas être au niveau du jeu des acteurs, de la mise en scène de leurs mouvements, de l’âpreté du sujet, du bon rythme du montage. C’est un peu comme si s’était perdue en route une partie du style de Ramuz, la dimension « musicale » de sa langue.

 

A Locarno, les vedettes, ce sont les films…

Locarno, an 60, SSR et TSR

L’image de Cannes donnée il y a quelques mois par le TJ était à tout le moins contestable. Nous l’avions écrit en accompagnant le texte mis en ligne d’un message complémentaire personnel, resté sans réponse.

Dans les années soixante, Vinicio Beretta, Sandro Bianconi et Freddy Buache auraient pu dire s’ils ne l’ont pas fait ce que le directeur d’aujourd’hui, Frédéric Maire, proclame à juste titre haut et fort, même s’il y a à Locarno une autre vedette largement saluée, le cinéma en plein air de la Piazza Grande : « A Locarno, les vedettes, ce sont les films ».

Site officiel du Festival de Locarno : http://www.pardo.ch

Pour rencontrer ces vraies vedettes, les films, donc, ceux de la compétition en particulier qui furent d’abord tous présentés dans les années septante sur la Piazza, encore modeste par le nombre des spectateurs, la programmation pour un lieu pouvant accueillir maintenant plus de 8’000 personnes étant bien différente, il faudra attendre l’après-festival pour savoir quels titres sont déjà ou vont être distribués dans notre pays.

Pour le moment, nous allons examiner quelques aspects de la communication proposée par la TSR à propos de Locarno.

Aux TJ

Le 60ème impose une présence particulièrement bonne. Du 1er au 7 août 2007, pour trois interventions au 12:45, on note une dizaine de sujets traités au 19:30, occupant une trentaine de minutes, ce qui permet de commencer à bien développer certains aspects qui caractérisent un festival et le cinéma suisse, fortement présent à Locarno, peut-être plus dans les débats et les « joies » annexes (subventionnement des festivals; dix ans du Pacte audiovisuel – voir ci-dessous ; sortie du «Cinq kilos», les deux volumes consacrés à 1’200 films partiellement ou entièrement suisses entre 1966 et 2000; anniversaire du festival) que pour présenter les films de la compétition. La part réservée aux films suisses, peu nombreux à Locarno cette année, est exagérément bonne.

Le lecteur intéressé par ce bilan des offres des TJ se référera avantageusement au site tsr.ch dans sa rubrique « Locarno 2007 » avec de nombreux textes complémentaires développant ce qui déborde des limites des modules du TJ, excellent exemple du reste de la complémentarité antenne/internet.

J’en ai apprécié tout particulièrement les contributions du vendredi 3 août avec Freddy Buache, Frédéric Maire, lien entre générations amoureuses du cinéma avec un ancien co-directeur et le nouveau d’une part, Francis Reusser et Lionel Baier, avec une agréable dose de non-conformisme rappelant l’importance de la jeunesse de et à Locarno de l’autre.

Pacte audiovisuel

Le pacte audiovisuel est un accord qui lie la SSR avec les milieux du cinéma, dont on vient de fêter à Locarno le dixième anniversaire. Un document publié par le service de communication d’entreprise de SRG SSR idée suisse à Berne, Update 3/07, fait le point sur cet ensemble de problèmes. Durant la période 2003-2005, ce sont 50,4 millions qui auront été investis dans le cinéma par SRG SSR idée suisse. Et l’on annonce un montant de 57.9 millions pour la période 2006-2008.

Dans l’édition du TJ du lundi 6 août, Esther Mamarbachi proclame : «On l’oublie parfois, le plus fort soutien au cinéma suisse ne vient pas de la Confédération, mais bien de la SSR». Au 19:30 du 7 août, la même affirmation est reprise par la même personne. Dans l’opuscule cité plus haut, on lit en page 2 que les 19.3 millions investis par SRG SSR en moyenne entre 2006 et 2008 représentent « une somme qui la place en seconde position derrière la Confédération, mais avant les cantons. ».

Alors, qui a raison, SRG SSR idée suisse dans sa publication ou Mme Mamarbachi en son TJ ? On pourrait bien se trouver devant une de ces petites imprécisions propres à tout TJ qui doit tout dire tout de suite tout le temps mais en peu de temps.

Durant le même sujet de deux minutes et trois secondes, Gilles Marchand, directeur de la TSR, soulève un intéressant problème : les séries télévisées peuvent-elles être subventionnées par la Confédération ou le pacte audiovisuel ? On semble en effet le souhaiter à la TSR. Mais le Ciné-Bulletin, (dans son no 8/2007 – La loi des séries – Françoise Dériaz) de fournir quelques éléments pour une discussion ouverte qui ne sera pas forcément facile à mener à bien pour concilier des positions antagonistes.

Les séries télévisées d’origine américaine ou anglo-saxonne connaissent de beaux succès depuis quelques années. Cette forme vivante de fiction est même une des plus riches innovations dans la création audiovisuelle contemporaine, toutes formes de supports techniques et de moyens de diffusion confondus.

Alors, des séries suisses financées aussi sur les budgets de la Confédération et du Pacte Audiovisuel? Pourquoi pas ! Resterait tout de même à savoir si la télévision veut des séries un petit peu meilleures que la récente et honorable « Marilou : une sitcom romande » comme devrait l’être la nouvelle version d’Heidi ou si l’ambition se dirige plutôt vers l’équivalent ambitieux et somme toute courageusement non-conformiste des Lost, Prison break, Soprano, Heroes, Nip/Tuck, Six feet under, The Nine, Dr House, Twin Peaks, etc…

Avertissement

Ce blog propose des regards subjectifs émanant de contributeurs membres d'une SRT. C’est un espace de liberté de ton qui ne représente pas le point de vue de la RTSR mais bien celui de son auteur.

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