La grande peur dans la montagne

Formellement classique, un bon téléfilm de prestige

Joseph et Victorine s’aiment. Leur mariage est retardé d’année en année : les parents de Victorine sont riches, Joseph est pauvre. Pour pouvoir emmener Victorine dans la Vallée, Joseph a besoin d’argent. Il décide alors de passer l’été avec un troupeau sur un haut alpage où l’herbe est généreuse. Il y a vingt ans, les anciens étaient montés à Sassenaire. Le troupeau avait été décimé par la maladie, des hommes moururent, d’autres devinrent fous.

La grande peur dans la montagne (photo TSR)

Joseph, raisonnable et rationaliste, fait équipe avec Romain, son ami, beau-frère de Victorine. Michel, neveu d’un riche notable, finance l’expédition grâce à son oncle. Clou, le demeuré du village, Ernest un jeune vacher, font aussi partie du groupe. Barthélemy, le vieux sage, amoureux transi de la mère de Joseph, finit par se joindre à eux, en protecteur.

Sur l’alpe hostile, une vache meurt. Ernest succombe à la maladie. Le médecin du village annonce un risque d’épidémie. Bétail et hommes sont mis en quarantaine. Au poste de garde, Romain est tué. Victorine tente de rejoindre Joseph. Barthélemy et Michel se battent. Grâce à Clou, Joseph retrouve Victorine.

Que veut dire : « Librement adapté » ?

Histoire librement adaptée d’un roman connu, célèbre au moins en Suisse romande, de C.-F.Ramuz, La grande peur dans la montagne est un film âpre, tendu, qui accumule les morts d’hommes et de bétail. A de mélodramatiques affrontements entre hommes s’ajoute l’hostilité de la nature. Le « librement adapté» annoncé par le dossier du film est assez important.

Il faudrait relire Ramuz, revoir la version tournée en 1966 par un excellent téléaste français, Pierre Cardinal. Il le faudrait, en effet ! Faire confiance à quelqu’un qui a fait cette démarche, dès lors, s’impose. Dans L’Hebdo (18.10.07), Antoine Duplan rappelle qu’à la fin, tout le monde est mort, sauf Clou et Joseph portés disparus. Et le glacier s’écroulait, inondant le village.

Le pessimisme de Ramuz ne peut pas servir de conclusion à un projet coûteux, engrangé avec la participation de France 2, chaîne généraliste de service public qui ne prend guère de risque en premier rideau et ne pourrait pas s’offrir le luxe de réserver ce téléfilm à des heures de diffusion tardives et confidentielles. Ce n’est pas nouveau : le récent téléfilm de Raymond Vouillamoz, un peu d’esprit ramuzien, perdait son âpreté initiale pour glisser insidieusement vers une fin plutôt heureuse. Les amants de la Dent Blanche est tout de même moins bon que La grande peur dans la montagne.

Si le cinéma trop souvent est régi par le souci de rentabilité financière qui s’oppose aux exigences de la création, la télévision a aussi son ennemi pesant et tout-puissant, l’audimat ! Il faut donc caresser l’auditoire dans le sens du poil. Et le poil, en fiction, se caresse par une fin heureuse !

On peut être séduit par le téléfilm, surtout si on décide de faire abstraction des dix dernières minutes trop optimistes. On peut même aller jusqu’à renoncer à les voir : ce que je fis !

Les qualités de La grande peur dans la montagne

Claudio Tonetti, excellent artisan du petit écran, a su maîtriser des opérations aussi différentes qu’un Instit’ ou des Simenon, entre autres. Sûr de lui, il sait conduire ses acteurs pour obtenir d’eux des compositions de personnages crédibles. Jean-Luc Bideau donne une réelle force inquiétante à son Barthélémy marqué par le passé et qui ne peut donc rassurer ses nouveaux compagnons autant qu’il le voudrait ou le faudrait. Il est bien meilleur dans ce rôle à costume que dans le récent et puissant navet de Jean-Jacques Annaud, Sa majesté Minor ! Inutile de citer tout le monde, dans l’ensemble plutôt bons. Faisons exception pour Jean-Luc Barbezat, inattendu dans le rôle presque muet du Clou, personnage demeuré pas vraiment idiot du village au comportement étrange avec sa lenteur inquiétante lors de ses mystérieuses échappées.

Mais, Ramuz, c’est plus et autre chose qu’un bon mélodrame montagnard. C’est un affrontement puissant entre les hommes fragiles, aptes à se livrer à des confrontations sévères entre eux et la nature aux mouvements étranges et inquiétants. Que sont ces bruits mystérieux, des pas sur le toit d’un chalet, attribués au Diable ? Encore un lointain souvenir : Ramuz évitait-il d’écrire « Diable » pour le remplacer par « Il » qu’on pouvait alors aussi ressentir comme le Dieu punisseur de l’ancien Testament!

Tourner en Valais dans les Alpes, c’est forcément rencontrer ces formidables paysages de rochers gris, les forces inquiétantes des pentes, les menaces des nuages sombres. Les images se devaient d’être agressives. Elles le sont, entre autres exemples : cette croix qui fait une chute lors de la procession initiale, du reste un peu mal amenée au montage, cette autre croix brûlée près du chalet de l’estivage, cette bête comme sacrifiée au sommet d’une bosse du terrain soulignent des moments d’une mise en scène efficace.

La grande peur dans la montagne, dans son évident classicisme formel, est un bon téléfilm dit de prestige.

La langue de Ramuz et sa sonorité

Autre souvenir : la phrase de Ramuz, qui pouvait parfois passer pour un défi grammatical, donne l’impression d`être composée de sons. Il n’est même pas nécessaire de l’imaginer lue à haute voix pour y entendre une sonorité qui racle, grince, surprend et agresse l’oreille. La langue de Ramuz apparaît comme une sorte de composition musicale aux variations multiples qui souvent contribue à créer l’inquiétude ou la peur.

Ramuz écrivait donc des textes « sonores », qui « racontent » des pas mystérieux, des râles de bêtes blessés, d’un vent qui annonce la tempête, d’orages qui éclatent. La nature qui va agresser, blesser, pousser les hommes aux conflits, aux dérapages, est frémissante de tels bruits.

La sonorisation du téléfilm n’est pas à la hauteur de la langue sonore de l’écrivain. Les pas sur le toit, le souffle du vent, les craquements du glacier, la souffrance des bêtes, la présence des rapaces sont faits de sons qui se ressemblent de jour comme de nuit, dès les premières journées comme au cours des suivantes. Comme si la seule différence perceptible entre eux tenait au nombre de décibels, sentiment encore accentué par une musique qui glisse vers l’emphatique.

Mais ce sentiment d’insuffisance de nuances mériterait vérification. La bande sonore ne semble donc pas être au niveau du jeu des acteurs, de la mise en scène de leurs mouvements, de l’âpreté du sujet, du bon rythme du montage. C’est un peu comme si s’était perdue en route une partie du style de Ramuz, la dimension « musicale » de sa langue.

 

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