Le Jeu de la Mort

En mars 2010 sur France 2 et TSR

En mars 2010, nous avions consacré deux textes à une émission expérimentale, « Le jeu de la mort » ( 19.03.10) puis « Le jeu de la mort : et après ? » ( 26.03.10). Christophe Nick en était l’auteur, entouré de quelques éminents universitaires. Le réalisateur s’est ensuite posé quelques questions sur son travail, évoquant même l’éventualité d’un montage différent. La position des responsables du « spectacle » était claire, celle de certains animateurs aussi : ils conduisaient une expérience.

Parfaite “complice” de l’expérience, l’animatrice en rajoute avec insistante ( Photo RTS - Crédit France 2 - Russel Christophe)

Les candidats qui s’étaient annoncés pour participer à un jeu ne savaient pas qu’ils entraient dans une mise en scène pour étudier leur comportement qui conduisit certains d’entre-eux à envoyer à un cobaye des décharges électriques de plus en plus fortes. Apparaissait aussi un public qui semble bien avoir été confié à un « chauffeur de salle ». Le comportement des candidats a été largement commenté, certains lucidement étonnés par leur propre entrée dans un jeu sordide. Mais on n’a rien su, alors, du rôle du public. Et aujourd’hui encore on n’en sait toujours rien.

Du comportement du public, rien n’a été dit lors de la présentation de l’émission : complice ou à sa manière aussi victime ? Le voici aux ordres de son “manipulateur”

L’obéissance aveugle

Le vrai sujet de l’expérience conduisait à une réflexion sur l’obéissance pouvant conduire à « torturer » jusqu’à la mort peut-être une victime enfermée dans un bulle. Sa transposition en un jeu télévisé montra combien l’intervention même de la télévision pouvoir favoriser cette obéissance aveugle. Certains des programmateurs du jeu, tant sur France 2 que sur la TSR, soulignèrent à juste titre le « courage » de leur média osant dénoncer sa propre responsabilité. Certes, l’émission ne fit pas une audience de finale de coupe du monde de football: il est vrai que les parts de marché ne flirtent pas avec les sommets quand une émission fait réfléchir et dérange.

La mise en garde, “choc dangereux” ou “attention”, a-t-elle servi à quelque chose ?

Un soufflé rapidement retombé

Mais tout de même, il y avait de quoi être inquiété par ce pouvoir exercé par la télévision à travers l’organisation d’un jeu. D’où le point d’interrogation d’un de nos titres : « et après ? ». Mais voilà : le soufflé retombé, pas grand chose. On remue quelques idées, on fait part de son indignation, on se pose quelques questions : tout cela en trois petits tours et puis s’en vont vers d’autres sujets !

Une réponse ludique d’éducation au média

Une mise en garde contre l’excès du « Jeu de la mot » a parfois été formulée : il faudrait que le téléspectateur soit mieux formé face à la puissance du média. Autrement dit, le consommateur d’un jeu devrait devenir un citoyen conscient des limites de ce jeu même. La TSR, fière de son « courage » de diffuseur, aurait pu prolonger l’effet « Jeu de la mort » en signalant qu’elle faisait depuis peu un effort d’éducation au média, à travers une contribution modeste à la formation d’un esprit critique qui n’exclut pas le plaisir : « Pop Corn », son émission mensuelle déclinée chaque dimanche en trois modules courts et un plus long. Vous connaissez « Pop corn » ? Vous avez déjà pris garde à sa valeur pédagogique ? Encore faudrait-il que le TSR fasse mieux connaître une émission qui s’inscrit dans le sillage des efforts de « La lanterne magique ».

Envoyez décharge !

Et après ? La télé-réalité des jeux se porte bien

Donc, « Et après ? » Jusqu’ici, vraiment pas grand chose. A moins que ne surgissent d’un prochain débat du « Conseil du public » de la RTSR trentenaire des propositions pour apprendre au consommateur à se comporter en citoyen qui ose désobéir à la multiplication d’offres insidieusement dangereuses par exemple sous la forme de jeux regroupés parfois sous l’expression de « télé-réalité ». Oui, mais de nombreux consommateurs passifs apportent une bien meilleure part de marché que des citoyens lucides dons désobéissants.

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La polémique nourrit son audimate. C’est reparti pour un ou plusieurs tours avec «Le jeu de la mort», un film écrit et produit par Christophe Nick. D’intéressants problèmes y sont soulevés, qui demandent pourtant une réflexion étendue dans le temps, pas forcément enrichie par des réactions à chaud.

Dessin de Plantu paru dans « Le Monde» du 18 mars 2009

Offres de la TSR et de France 2

Voici d’abord une énumération des offres récentes: 12 mars 2010, «Médialogues» (RSR1) ouvre les feux avec des invités. 14 mars, passage de l’émission sur RSR2, un peu à la sauvette, avant France 2, pour bénéficier de la priorité. 15 mars, «Médialogues» revient sur la projection. 16 mars, «Infrarouge» réagit avec sa rapidité habituelle, ce qui n’est pas forcément une qualité. 17 mars, au tour de «France 2» de présenter le document suivi d’un plateau dirigé par Christophe Hondelatte. 18 mars: complément avec «Le temps de cerveau disponible» (France 2).

L’animatrice “pousse-au-crime”

Un jeu truqué de «Télé-réalité»

«Le jeu de la mort» transpose une observation scientifique américaine des années soixante qui permettait de montrer qu’un homme ou une femme peut aller jusqu’à mettre à mort un «adversaire», expérience individuelle répétée avec d’autres «volontaires». Christophe Nick a transposé cette expérience un inventant un jeu dans l’esprit de la télé-réalité montrant que presque tout le monde peut aller jusqu’à envoyer une décharge électrique de 460 volts à une personne attachée à une chaise. Une telle décharge peut être mortelle. Bien entendu, tout cela est truqué. Le document permet de se poser des questions sur des dérapages de la télévision, certes, mais tout autant sur les mécanismes de l’obéissance de personnes mises dans un contexte oppressant.

Le sens de l’auto-critique

Une première remarque: en France surtout, l’émission a été précédée de nombreuses informations. France 2 a assuré la promotion du document en soulignant le «courage» qu’il y a de mettre en garde contre ses propres dérapages. Il est pourtant normal qu’une chaîne de service public contribue à former l’esprit critique de son public. Résultat : 13% de part de marché, c’est peu. Mais trois millions de téléspectateurs, c’est beaucoup.

Le dispositif image et son

Le direct différé

Sur France 2, un incident a opposé l’animateur du débat à l’un de ses invités, le directeur d’une revue, Alexandre Lacroix. Celui-ci a quitté le plateau; chassé ou de son propre gré? L’incident a été coupé, provoquant aussi la polémique. Le téléspectateur n’en a rien vu!

Les manettes pour le transfert de l’électricité à voltage qui augmente

Quarante ou cent mille euros

A l’évidence, l’expérience est intéressante. Mais concerne-t-elle vraiment en priorité la télévision plutôt qu’une approche générale de la notion d’ « obéissance » à des forces extérieures ? On a beaucoup alors évoqué les crimes du nazisme dans les camps, où la désobéissance conduisait presque inéluctablement à la mort ! Comparaison difficile !

Repéré dans le document lui-même une étrange contradiction. Les « cobayes » croyaient donc assister à un test en vue d’un jeu télévisé. Pour ce qui était ainsi considéré comme un travail, ils reçurent un modeste dédommagement de quarante euros. Mais le document est tout de même construit comme si le jeu se déroulait sous les yeux de la foule ébahie du téléspectateur moyen, qui a le droit de juger le comportement spectaculaire du public lui aussi sélectionné – un groupe par candidat ? Que savait ce public de l’expérience ? Il semble bien que ce ne soit pas la même chose que le cobaye ! En effet, il est, lui, placé sous une autre influence, celle d’un chauffeur de salle, qui pousse presque grand-maman dans les orties en lui faisant scander des slogans artificiellement rythmés. Il est alors question d’argent, d’un million, neuf cent mille pour celui qui répond avec exactitude aux questions dans son bunker et cent mille réservés à son partenaire questionneur. Alors, enjeu financier ou non ?

Peut-être suis-je un âne qui n’aurait pas très bien compris les précieuses informations données en voix.-off. Mais le public chauffé à bloc croit-il à ses propres cris ou est-il complice de son chauffeur de salle alors que le « cobaye » pense assister à un pilote, comme si le côté expérimental permettait d’enlever le caractère dangereux de la décharge électrique ?

Cette mise en scène d’un public qui forme un troupeau de moutons bêlant sous les ordres d’un autoritaire chauffeur de salle est aussi tricherie, fréquente du reste en télévision. Ce n’est pas tellement éloigné du mensonge dégagé par des rires ajoutés artificiellement sur la bande sonore d’une émission qui devrait faire rire, public absent. Un peu étrange aussi, le peu d’attention accordé à ce public manipulé qui contribue à enfoncer le candidat questionneur dans son absence de discernement.

La victime dans son loft

 

5 réponses à to “Le Jeu de la Mort”

  • Cloclo54:

    Commentaire salutaire pour une émission terriblement choc. L’idée d’être un tortionnaire en puissance (plus de 80% des questionneurs vont jusqu’à la limite supérieure) me fait froid dans le dos. Et si j’avais été à la place du questionneur, qu’aurais-je fait? me trouble profondément.

    J’ai aussi été frustré par l’absence de décodage des réactions du public. J’aurais bien voulu que le reportage en parle et l’analyse. N’y a-t-il pas eu aucune personne sortant de la salle. On a jeuste vu une personne se tenant la tête.

    Concernant la bizzarerie que vous évoquez (les cobayes reçoivent 40 euros et le public scande « la fortune »), j’émets deux hypothèses.

    1. Comme il s’agit d’un test de jeu, on a certainement dit aux questionneurs que le public était non averti et qu’il scanderait « le million » ou « la fortune » (mais ce n’est pas précisé dans le reportage).

    2. Le public aurait pu être averti, mais on arrive à le mettre en condition en lui montrant ce qu’il doit dire avec des pancartes. Mais là, c’est encore pire.

    A part cela, je suis d’accord avec votre analyse du départ. La réflexion était un peu courte. J’espère qu’il y aura une analyse plus fouillée de ce documentaire.

    • florian:

      Même si j\’avais déjà entendu parler des expériences de Milgram, il faut bien avouer que ce reportage est saisissant. Je pense d\’ailleurs que son plus grand mérite est de faire connaitre au plus grand nombre les résultats troublants de cette célèbre expérience sociologique.

      Car sur la critique de la télévision, il est vrai qu\’il y a certaines faiblesses dans ce reportage. Comme le souligne à juste titre M. Landry, le rôle du public, et surtout son prétendu impact n\’est pas clairement expliqué dans le texte. Dommage, car il s\’agit justement d\’un élément clé censé démontrer en quoi la télévision serait devenu une « autorité » quasiment totalitaire!

      En résumé, si ce reportage montre que l\’obéissance peut s\’exercer dans le cadre de la télévision, il ne montre pas (scientifiquement du moins) que cette dernière soit seule responsable de l\’obéissance des « candidats »!

      • Fyly:

        « Le jeu de la mort » n\’a pas été un grand succès audimatique, ni sur France 2, ni sur TSR1. 34\’000 personnes pour suivre le débat sur « Infrarouge », à peine 8 % de PdM.
        Les compliments adressés à Christophe Nick et ses conllaborateurs pour leur travail d\’imagination, de scénarisation et de réflexion ont été assez nombreux dans un premier temps, alors qu\’ils prenaient en compte consternés l’attitude d’obéissance de candidats manipulés. Et se sont ensuite mises à apparaître des réserves plus ou moins intenses.

        Et c’est ainsi que l’on peut trouver une amorce de réponse aussi bien à « Florian » qu’à « Cloclo54 ». La voici ( à suivre )

        • Fyly:

          Voici la suite annoncée par l’intervention ci-dessous, après avoir vu un curieux , passionnant et inégal film roumain, « Contes de l’âge d’or », une nouvelle preuve de la vitalité compliquée du cinéma israèlien, « Ajami » de Copti et Shani, repensé à un remarquable document suisse de Pierre-François Sauter, « Face au juge » ( Temps présent, jeudi 1 avril à 20:10) qui mérite attention.

          Dans le supplément « Télévisions » du Monde ( Dimanche 28/ Lundi 29 mars 2010), en page 8, Sylvie Kerviel interroge Christophe Nick, l’auteur principal du « Jeu de la mort ».

          A la question :
          Les candidats jouaient-ils pour gagner, ou faire gagner au joueur isolé dans la « salle de torture », une somme d’argent ?,
          il répond :
          Tous ceux qui ont participé au Jeu de la mort l’ont fait sans perspective de gain. On leur avait dit que, si ce numéro pilote donnait lieu à une émission diffusée sur France 2, il y aurait 1 milllion d’euros à se partager, 900000 pour le joueur répondant aux questions, 100000 pour le questionneur.

          Voilà qui s’inscrit parfaitement bien à côté des hypoithèses formlées par Cloclo 54. Mais les candidats savaient-ils qu’il n’y aurait jamais de jeu issu de l’expérience ?

          Autre question :
          Le public était-il dans la confidence ?
          conduit à la réponse :
          Plusieurs groupes de gens, composés de différents publics, se sont succédé sur le plateau pendant le tournage. Chaque groupe a participé à quatre enregistrements. Le public n’a su qu’il avait affaire à une expéirnece – et non un vrai jeu -qu’après le premier enregistrement.
          Le fait d’être ou non dans la confidence n’a pas modifié son comportement, ont observé des membres de notre équipe qui ont filmé dans les tribunes pendant les enregistrements.

          Donc que le public sache au non qu’il s’agissait d’une expérience n’aurait rien changé à comportement moutonnier. Voilà qui est à inscrire à la gloire des chauffeurs de salle efficaces face à un public qui, informé, joue le jeu sans hésiter. Une piste à suivre qui ne l’a pas été.

          Face à un certains nombre de réserve, Christophe Nick finit par se demander si sa version télévisée ne mérite pas d’être revue : Je réfléchis actuellement à l’hypothèse de modifier le montage du documentaire pour la rediffusion de celui-ci, prochainement sur France 5.

          Tiens, tiens : Christophe Nick connaît-il l’importance du doute ?

  • florian:

    Personnellement, je pense qu’il n’y avait pas d’enjeu financier pour les candidats. Les 40 Euros reflètent une pratique courante pour ce genre de tests et il était important de respecter le protocole original de Milgram.

    Maintenant, il me semble calir qu’un public scandant « le million » a eu une influence sur les faux candidats, en faisant monter encore plus la pression et en appuyant chez eu l’impression que le jeu allait vraiment se faire et que de potentielles sommes d’argent étaient en jeu. Mais n’étant pas psychologue, il s’agit que d’une hypothèse.

    Concernant le résultat observé entre public dans la confidence/pas dans la confidence, les conclusions sont effectivement intéressantes. Je pense qu’elles pourraient aller dans le sens de l’hypothèse de Christophe Nick. Mais je reste néanmoins convaincu que le rôle du public a mal été employé et analysé en tant qu’élément de l’expérience (du moins dans le reportage). Espérons que l’éventuel nouveau montage puisse nous endire un peu plus sur cette question…

Avertissement

Ce blog propose des regards subjectifs émanant de contributeurs membres d'une SRT. C’est un espace de liberté de ton qui ne représente pas le point de vue de la RTSR mais bien celui de son auteur.

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