Fictions
Les promesses de « Port d’attache »
Pour agrémenter la lecture de ce dossier qui ne trouverait pas place dans « 20 minutes », l’illustration permet d’abord de présenter quelques-uns des principaux personnages, les Chappuis (cinq), les Vailland (trois), les Monnestier (deux et deux outsiders, Carrier et Leutrat.
Avertissement :
Dès le samedi 12 janvier 2013 peu après vingt heures, la RTS propose les six épisodes d’environ cinquante minutes de sa nouvelle série, « Port d’attache ». Voici les têtes de « chapitres » d’un mini-dossier. Ces différents « chapitres » sont construits pour être lus indépendamment les uns des autres.
3. La description des conditions dans lesquelles nous abordons ce sujet mérite d’être précisée.

Christian Vailland ( Thierry Meury), maire de Tally, est aussi un ami d’enfance de Juliette Chappuis
1/ Le bel effort produit par la RTS
Pour ces six seules heures de création dans le domaine de la fiction, .la RTS consacre un peu plus de un pourcent de ses moyens financiers. Il est en effet probable que le budget global à disposition ressemble à celui du récent « L’heure du secret », qui était voisin de quatre millions, soit environ treize mille francs la minute. La RTS ne peut répéter une telle opération que deux ou trois fois par année.
Notons en passant l’avantage d’un texte mis en ligne sur internet : il est facile de le modifier, de le compléter au fur et à mesure d’informations complémentaires ou d’idées nouvelles. Ainsi sera-t-il fait si nécessaire.
Six noms sont inscrits au générique pour le staff de production, une dizaine d’autres ont contribué à l’écriture, et l’équipe de direction du tournage et des finitions comporte une dizaine de noms. Il y a douze personnages principaux et une bonne trentaine de secondaires. Il serait intéressant d’additionner les mois de travail ainsi accumulés pour obtenir ces trois cents minutes de fictions. Ils se comptent par centaines.
C’est presque dérisoire de parler de leur travail en quelques dizaines de lignes. Tout travail mérite salaire, dit-on, ici en payant de sa personne par attention. Après ma seule vision d’un DVD, je dispose d’un premier jet de onze mille signes auxquelles s’ajoutent celles-ci !

Margot Monnestier ( Viviana Aliberti), occupa la mairie avant Vailland. Elle se lance dans une campagne politique pour devenir parlementaire fédérale.
2/ Les cinq plus récentes séries de la RTS
La réputation de la RTS ne s’est que rarement faite sur l’originalité de ses séries de fiction. « Notre» télévision aura tiré sa force et sa bonne réputation de ses magazines d’information bien exposés en premier rideau, de la bonne qualité de ses documents de création, de son information quotidienne et de la présence même excessive du sport. La programmation de la fiction est souvent restée prudente, peu soutenue par une promotion timide, souvent à des heures tardives. Trop de séries du haut de gamme passent en fin de soirée, en duos et parfois même en trios, ce qui est la négation même de leur esprit. Il en va de même pour le cinéma d’auteur. La ressemblance est trop grande avec les programmes de chaînes commerciales françaises qu’il faut prendre de vitesse par n’importe quelle astuce .
Depuis le tournant du siècle, une saine ambition a fait son apparition. Certes, et la chose est rappelée dans la document de promotion qui accompagne « Port d’attache », la RTS se sent fière de pouvoir présenter ses séries à des heures de grand écoute, en ouverture du premier rideau ou au début de cette période ( en principe vers les 20h00, après téléjournal, météo et publicité). On y souligne du reste le bon accueil du public avec d’estimables parts de marché. Toutefois, ce souci du bon audimat possède un côté « populaire et de qualité » qui n’aura pas fait tellement de bien au cinéma suisse de fiction sous l’ère de Nicolas Bideau. Mais ceci est une tout autre question.
Voyons tout de même comment les cinq séries les plus récentes peuvent être appréciées, selon une approche forcément personnelle. Dans un ordre croissant de préférence, on peut aligner « T’es pas la seule » mieux qu’insuffisant mais pas encore suffisant ( dans le langage scolaire avec note la plus basse égale à un et la meilleure à six, ce serait un 3,5 ), puis « En direct de notre passé » divertissement sans ambition, un peu mieux que simplement suffisant ( 4,25), pour en arriver à la satisfaction apportée par « Crom » ( 4,5), la proximité de «bien » valant pour « L’heure du secret » ( 4.75), seul « Dix » atteignant l’appréciation « bien » (5,0). A première vue, « Port d’attache » s’en va probablement frôler et peut-être atteindre la mention « bien ». Le bilan est à faire après le 6ème épisode.
En passant, pour s’expliquer sur ces préférences personnelles, « Ainsi soient-ils » recevrait 5.25 comme « Un village français », « The killing » et « Boardwork empire » des 5.50 et « Homeland » et « Borgen » arrivant au 5.75.
Oui, mais pour décoller du 5, il faut plus que de prochains petits pas. Pour faire aussi bien que les Danois avec « The killing » et « Borgen », un grand bond en avant est nécessaire.
3/ Conditions d’approche
Du samedi 12 janvier 2013 peu après 20h00 au samedi 16 février, la RTS offre donc en premier rideau sa nouvelle série ambitieuse, « Port d’attache ». Ces lignes sont écrites avant le samedi 12, à partir du visionnement d0un DVD du premier épisode d’un peu plus de cinquante minutes et de la lecture du dossier mis à disposition de la presse qui comprend une douzaine de pages. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes conditions que celle du téléspectateur du premier samedi soir, mais elles permettent de formuler des premières remarques, de se poser des questions, de « parier » sur la suite.
4/ L’importance de l’écriture
La série tient du cinéma. Mais c’est en même temps un retour indirect à la littérature. On admet de manière un peu simpliste qu’il faut un peu plus d’une minute de film pour restituer le contenu d’une page de livre. Le long-métrage de cinéma, avec sa moyenne autour des nonante minutes, correspond à une nouvelle un peu développée ou à un très court roman. La série, surtout avec son niveau d’exigence de plus en plus élevé, est équivalente à un imposant roman.
Pendant des décennies, surtout dès le milieu du siècle dernier, le cinéma dans ce qu’il a de meilleur a été abordé à travers la notion d’auteur. L’important était et reste encore le cinéaste qui met en scène un texte, dirige les acteurs dans des décors, construit le film montage en procédant au mélange de l’image et du son qui peuvent très bien être partiellement autonomes. On aura vécu pendant cinquante ans avec la notion d’auteur de film, cet auteur étant d’abord metteur en scène,parfois aussi co-scénariste , bien entendu présent lors de toutes les étapes de la finition.
Les meilleures séries, actuellement, doivent remplir une condition nécessaire : être bien écrites. Le scénariste du cinéma fait désormais place à des équipes qui écrivent, certes souvent sous la direction de ce que les américains appellent un « showrunner », autrement dit l’écrivain en chef du projet.
Même si on ne sait trop qui est le « showrunner » dans les récentes séries de la RTS, il faut s’arrêter d’emblée sur l’écriture d’un projet, sur les structures de l’intrigue. Il n’y a pas de série acceptable sans un bon texte. Le réalisateur n’est pas au service de son univers personnel, il se transforme en traducteur d’un texte auquel il doit doner vivre. C’est ainsi que pour le moment on ne mentionne guère le nom du responsable de la réalisation d’une série, laquelle est d’abord affaire de scénaristes, rarement esseulés.

Ariane (Roxane Baumachon), fille unique du couple Vailland, étudiante en médecine, amoureuse de Benjamin, est aussi la filleule de Juliette : cela se complique !
5/ Prises de risques, bons ou non, dans le premier épisode
Le fonctionnement de la série est facile à saisir : dans une petite et agréable bourgade en bord de lac, des promoteurs espèrent pouvoir ériger une luxueuse clinique de soins corporels. Ils veulent devenir propriétaires du terrain sur lequel est construite une maison familiale qui sert aussi de buvette.
Trois clans
Une douzaine de personnages importants vont apparaître dès le premier épisode: les cinq Chappuis, les trois Vailland et les deux Monnestier qui vivent dans la commune de Lally. On pourrait réduire les conflits à venir à l’affrontement des trois chefs de clan, Juliette Chappuis la tenancière, Christian Vailland le maire et Margot Monnestier, la politicienne et actionnaire de la société Paradia à l’origine du projet de construction. Le maire va se trouver pris entre les Chappuis et les Monnestier.
Des bons et des méchants
Sommairement, dans le premier épisode, les Chappuis sont des gens modestes qui veulent défendre en écolos respectueux de la nature leur coin de terre qui est aussi leur instrument de travail : ce sont les « Bons ». Les Monnestier se lancent dans une opération immobilière aux marges de la santé publique de base qui doit contribuer à les enrichir plus encore : ce sont les « Méchants ». Entre eux, le Maire va osciller des uns aux autres en cherchant à rester plus ou moins neutre s’il est pourtant soucieux du développement de sa Commune. Dans le fond, on entre dans un western. Qui donc va triompher, finalement ? L’astuce pourrait bien être de ne pas le dire clairement, ce qui laisserait ouverte la possibilité d’une deuxième saison. Suspens !
Oû va-t-on ?
Mais, au lieu d’une clinique de soins corporels de luxe, à base d’une chirurgie de confort, on aurait pu choisir d’envisager la construction d’une maison de retraite ou d’une école, ou encore d’habitations à loyer modérés. Mais pas au bord d’un lac où les propriétés privées sont souvent luxueuses ! Les Monnestier arriveront-ils ou non à leurs fins avec l’appui de la Municipalité ? Que la réponse soit oui ou non, restera à savoir comment ou pourquoi? Va-t-on fustiger les appétits de gain des Monnestier, prendre fait et cause pour la résistance des modestes Chappuis ?
Le premier épisode doit permettre de faire connaissance avec les dix personnages principaux, aux quels vont d’ajouter Leurat, l’adjoint du maire qui sera la bras dit armé des Monnestier et Carrier, l’idéaliste qui va prendre parti pour la cause des Chappuis.
Des liens dans et entre les clans
Si la situation générale semble bien être « simple », les complications et les nuances vont forcément apparaître à travers les individualités. Mais il n’y a que quelques minutes disponibles pour chacun des douze durant les cinquante minutes du premier épisode. Pascal Chappuis, jeune adulte atteint d’une maladie d’Asperger, magnifique connaisseur de la nature végétale et animale des bords du lac, obnubilé par la construction de cabanes, s’impose en une sorte de poète attachant. On est intrigué de savoir pourquoi Augustine Chappuis a quitté Tally. Ariane, la fille unique des Vailland a pour amant Benjamin Monnestier et pour marraine Juliette Chappuis. Gloria Vailland et Juliette furent amies proches, mais ne vont pas le rester. Il y a de nombreuses indications dès le premier épisode qui garantissent la richesse des liens entre les personnages d’un même clan et entre ceux des clans qui vont s’affronter. Là, à l’évidence, les promesses seront déjà tenues.
Economie et politique
Dans « L’heure du secret », on apprenait certaines choses sur un horloger au moins, sur l’horlogerie mais pas grand chose ou même rien sur l’industrie horlogère. Il y avait trop de cadavres ! Dans « Port d’attache », on peut parier sur l’intérêt qu’il y a de voir vivre et évoluer les douze personnages principaux tout comme les secondaires assez nombreux. On doit d’emblée s’interroger sur le traitement qui sera fait de la vie démocratique d’une communauté et de ses règles, de l’industrie du luxe qui s’oppose à l’enracinement dans la nature préservée des rives d’un lac. Il faut espérer que ce brin d’inquiétude sur l’aspect économique et politique de la série s’efface dès le deuxième épisode. Ainsi le « local » peut tendre vers l’ « universel » …
6/ 2ème épisode : deux pères et un vote à huis-clos!
Ce deuxième épisode permet d’un peu mieux se situer par rapport à cette nouvelle saga de la RTS. Un point est désormais assuré, mais sans surprise : les prises de vues sont nettes, les sons purs. Chaque famille possède son lieu de vie, sa maison, à l’image de son milieu social. Celle des Chappuis, dans la nature verte, proche du lac, est accueillante. La demeure du maire fait assez classe moyenne. Chez les Monnestier, le luxe est ostensiblement présent. La production a bien fait son travail dans le choix architectural, mais la beauté de la nature, le charme du lac ne dépendant pas d’elle.

Le dossier de presse de Port d’attache est surtout centré sur les interprètes. Voici la seule image qui donne une idée du paysage. Elle a été vue partout….
A Paris, filmer la Tour Eiffel…
On doit par contre s’interroger sur le choix des images de la ville. On a vu le pont du Mont-Blanc, le Jet d’Eau, un ou deux grands boulevards, et bien entendu le massif Hôpital Universitaire. Comme si, à Paris on montrait seulement la tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, les Champs Elysées… et peut-être le centre Pompidou. L’énumération est un jugement de valeur que le lecteur interprétera à sa guise.
Direction d’acteur inégale !
A première vue, la direction des acteurs semble bien être un peu inégale. On se trouve plutôt dans la mouvance « Heidi » ou « T’es pas la seule » que « Crom » et surtout « L’heure du secret ».

Une autre image de « Port d’attache » que l’on « devine » vaguement lacustre. Curieuse, dans le dossier de presse de la RTS, l’absence du paysage et des maisons familiales..
Un « Bon » au passé trouble…
Le premier épisode mettait en scène les « Bons » ( Chappuis), les « Méchants » (Monnestier et leur spéculation financière autour du luxe de la chirurgie corporelle esthétique) et les « Hésitants » ( Vailland). Peu de changement sur ce point, sinon que les premières failles apparaissent chez les « Bons », les « Méchants » campant sur leurs positions.
L’importance d’un groupe sanguin
Ce deuxième épisode traite deux problèmes principaux : la situation politique locale, avec le vote du conseil municipal en faveur de la vente du terrain et une sombre histoire d’enfant illégitime. L’étudiante en médecine Ariane Vailland qui, comme par hasard, s’occupe de son père hospitalisé découvre à partir des groupes sanguins qu’elle n’est pas la fille de son père. A force d’insistance, elle découvre que son géniteur n’est autre que Jean-Paul Chappuis, qui ne trompa Juliette qu’une seule fois. A Tally, tout se sait bien rapidement. La compagne du fils Monnestier née Vailland est fille d’un Chappuis. Cela crée bien dans les liens un petit sous-ensemble de trois familles !
Huis-clos valable aussi pour le scénario…
Le côté saga familiale prend donc le dessus sur l’économie de la médecine de luxe qui doit en passer par des décisions politiques. Le huis-clos a été demandé au conseil municipal lors du vote qui donne la majorité au projet de vente du terrain en vue de la construction de la clinique. Il se trouve que ce huis-clos dont on ne fait que mentionner oralement l’existence celui des scénaristes qui n’ont pas pris la peine de s’intéresser au spectacle de la politique dans une localité de moyenne importance. Dommage : les événements autour d’un adultère commis il y a vingt-cinq ans dont l’existence a rapidement fait le tour des chaumières prend netttement le dessus sur les problèmes économiques, politiques et les conflits qu’ils provoquent. Mais c’est un « Hésitant », le maire, qui glisse à l’oreille de Juliette l’idée du référendum au plan local, qui doit recueillir huit cents signatures parmi les quatre mille citoyens. Suite au troisième épisode.
Mais la déception se précise! Je n’aime pas être déçu…
7/ Episodes 3 et 4 : la saga familiale l’emporte sur la vie en société
Il est évident qu’une série dont les épisodes doivent être vus à la suite les uns des autres, comme « Port d’attache », doit trouver son équilibre entre la saga familiale, les événements entre personnes et la vie en société, ici la politique qui conduitvers la création d’une clinique de soins corporels au bord d’un lac à la place d’une buvette publique de loisirs. Il apparaît aussi, à travers les épisodes 3 et 4, que « Port d’attache » privilégie, comme on pouvait le craindre, la saga à la politique. Et cela explique en partie un jugement assez sévère, qui pourrait l’être aussi en vouant une plus grande attention au jeu des acteurs, fort inégal, avec diction ici ou là mal maîtrisée.
Mesurer les temps pour les personnes et pour la politique
Donc revu en profitant de reprises en « + sept » sur internet, le troisième épisode, occasion hélas de mieux percevoir défauts dans la mise en scène que d’apprécier certaines qualités. Les événements purement politiques, conseil municipal, recherche de signatures pour un référendum, problèmes liés à leur nombre sont pris en compte pendant douze à treize minutes. Les révélations associées au fait qu’Ariane, qui vit en couple avec Benjamin Monnestier n’est pas la fille de son père Christian Vaillant mais bien celle de Jean-Paul Chappuis après un dérapage d’il y a vingt-cinq ans occupe l’écran durant environ seize minutes. Cinq minutes sont consacrées à l’enterrement de Christian qui a fait une chute très discrètement mise en scène sur un chantier qu’il dirigeait. Restent une quinzaine de minutes, dont le résumé et le générique de fin presque illisible difficiles à classer puisque survolant l’un et l’autre thème ou en abordant d’autres.
La situation est claire : qui aime les sagas à rebondissements multiples est largement servi. Qui souhaite un équilibre entre les problèmes personnels et la vie d’une petite société en agréable rives lacustres est frustré.
Le retour de Faustine
Je n’ai pas répété durant le quatrième épisode la mesure des temps accordés aux deux pôles principaux de la série. Mais, intuitivement, la priorité accordée aux problèmes personnels subsiste. Il y a plus : l’insisrtance sur certaines attitudes accentue le côté mélodramatique. On sait que Faustine Chappuis a quitté Tally il y a bien longtemps pour faire carrière dans la danse à New-York. Sans bien comprendre la raison de sa venue au pays, la voici de retour au milieu du quatrième épisode. Il y a donc matière à quelques scènes pour qu’elle soit mise au courant de ce qui se passe, troublée par le fait qu’elle découvre qu’une ancienne amie est sa demi-sœur. On prendra donc acte de sa surprise et l’on suivra ses réactions. De plus, il semble bien que Benjamin soit attiré par elle, peut-être depuis très longtemps déjà. L’occasion d’en rajouter n’est pas ratée. Ariane est enceinte, et le futur père ne peut semble-t-il être que Benjamin.
Un couple désuni
Juliette se démène pour tenter de sauver sa buvette du bord du lac. Son mari s’éloigne d’elle sans que l’on puisse vraiment comprendre pourquoi. Un journaliste prend fait et cause pour elle. Il va, en bon homme de gauche, la soutenir dans son combat contre la spéculation hospitalière. Et ce qui devait arriver arrivera : Juliette en fera son amant.
Il est assez difficile, dans ce contexte envahissant du mélodrame, de s’intéresser vraiment aux candidatures électorales, à un ordre d’expulsion, à une pétition et à l’ouverture d’une campagne électorale.
Encore à suivre sur deux épisodes. Le temps sera alors d’exposer les raisons d’un rejet du poids de la saga qui efface la vie politique et la spéculation d’une médecine capitaliste dont on ne connaît que les promoteurs.
Ma nouvelle Héloïse
Excellent tremplin que «Ma nouvelle Héloïse», le film de Francis Reusser, pour un triple envol:
- Une production menée au pas de charge grâce à la RTS sans laquelle le film n’existerait pas
- L’approche de Rousseau par Reusser quand il emploie le «Ma»
- Un rappel d’une vive querelle littéraire opposant Rousseau à Voltaire résumée par «La faute à Rousseau»
I/ Une production menée au pas de charge
Depuis des mois sinon des années, Reusser travaille sur l’adaptation d’un roman de Jacques Chessex, «La Trinité». Il dispose de bien des atouts: probablement un bon scénario concocté avec Jean-Claude Carrière, qui a écrit des textes splendides pour Bunuel et Forman, une bonne filmographie dont on se demande bien pourquoi elle n’est pas plus riche, l’appui promis de la TSR pour le projet, cent mille francs déjà dépensés pour les préparatifs conduisant au scénario. Oui, mais: refus de Berne, deux fois de suite. Belle colère de Reusser contre les fonctionnaires et experts de la section du cinéma qu’il assimile à des staliniens des années 1950! Passons.
Début 2012: Reusser change d’arme et propose une adaptation très personnelle de «La nouvelle Héloïse», en cette année du 300ème anniversaire de la naissance du «Divin Jean-Jacques». II tape à la porte de la RTS, chez Alberto Chollet, qui dispose de quelque argent qui devait s’en aller sur un projet dont le tournage est retardé. Il arrive à un bon moment!
Et vogue la galère: Chollet dispose d’environ quatre cent mille francs à mettre sur un téléfilm exceptionnel. Il fonce appuyé par sa hiérarchie. La Fondation Romande applique la nouvelle règle de l’aide automatique en y ajoutant le 70 %. Interviennent d’autres contributions comme celle de la Ville de Genève. La production dispose en quelques semaines d’au moins huit cent mille francs. Cela donne un film à budget encore modeste, dont le coût à la minute s’établit autour des dix mille francs (moins qu’une série comme «L’heure du secret». Une condition pourtant est posée: le film doit être terminé pour être présenté encore en 2012. Ce fut donc le cas le 12 décembre, vers 22h00, sur RTS 2, lors d’une soirée thématique à trois composantes.
Ainsi fut faite la preuve qu’il devient possible de faire naître un film comme «Ma nouvelle Héloïse » sans l’aide fédérale, dans l’urgence.
En Suisse romande, depuis le début de 2012, trois sources de financement peuvent donc intervenir dans la production d’un film: la Confédération, le Fondation Romande et la Télévision. Il est important que deux sur trois suffisent pour des budgets moyens de l’ordre de grandeur du million de francs.
Les contrats sont signés en avril. Le tournage démarre en mai dans un climat de totale liberté – il est question de cette liberté créatrice dans le film lui-même. Un hôtel en intérieur unique, des extérieurs. Une demi-douzaine de personnages, pas plus, des équipes techniques peu nombreuses: on s’adapte au budget! L’automne est consacré au montage et aux finitions. Sortie rapide dans des salles de Suisse romande pour quelques jours à mi-novembre: le téléfilm est devenu aussi film de cinéma. Il devrait ainsi pouvoir poursuivre sa carrière en manifestations culturelles et en festivals et qui sait, trouver des partenaires dans quelques pays.
Alberto Chollet, responsable de la fiction de création à la RTS, appuyé par Gilles Pache, chef des programmes, a pris le risque de faire exister un film qui n’existerait pas sans eux et c’est très bien ainsi, même si certaines circonstances assez particulières ont permis à la RTS de dire OUI. La diffusion un peu tardive, vers 22h00, et sur le deuxième canal de RTS 2, est un peu trop prudente. Mais c’est hélas le reflet de l’attitude générale de la RTS à l’égard du cinéma d’auteur. Quand on officie la tête dans le guidon formé de part de marché, on ne prend pas de risque. Dans sa conception de la diffusion, la RTS doit apprendre [ré-apprendre ?) le gout du risque. Au moins de temps en temps.
II/Autour du «Ma » selon Francis Reusser
Fidèle au roman épistolaire de Rousseau? Et si oui, comment? Infidèle? Le «ma» affirme une liberté d’approche qui fut aussi celle des cinquante créateurs de courts films présentés sous le titre générique de «La faute à Rousseau». [voir ci-dessous)
Pour y répondre, voici quelques lignes d’un fin connaisseur de Rousseau, le professeur Martin Rueff, en guise de quittance ès «fidélité»
Vos mots me touchent comme votre film m’avait touché. La création, c’est le courage. Le reste relève de ce que Rousseau ne cesse de dénoncer – « la philosophie parlière ». Je souhaite à votre oeuvre le succès qu’elle mérite amplement, bien à vous et oui au plaisir de vous croiser.
Les personnages du roman réinventés par Reusser sont donc de jeunes acteurs dont les lignes sentimentales vont se croiser comme celles des personnages, en particulier dans des séquences du film dans le film qui apparaissent en noir/blanc. Marie et sa drôle de moto volante prennent vite la place principale à côté d’un duo qui reste un peu pâle. Autre personnage important, Alicia, l’épouse de Dan Servais, qui se rend compte que son compagnon est tombé ou sous le charme ou amoureux d’une jeunette. Le trio amoureux est reconstitué.
Le personnage principal, celui autour duquel tourne le tournage, c’est le metteur en scène, qui se livre à théories sur la présence d’une peau nue, mais aussi sur la différence entre les pixels du numérique et les vertus de l’argentique d’une pellicule. Sa complicité avec son opérateur laisse penser à un travail commun qui n’est pas à sa première expérience. Assez rapidement transparaît le fait que Dan Servais est le double du réalisateur. Et son opérateur a quelque ressemblance avec le Ciccio qui accompagna les premiers longs métrages de Reusser .Un brin de folie s’installe sur un film qui s’inscrit dans la lignée des «Grand soir» et «Seuls» dont le ton déjà existait dans un premier long-métrage aussi oublié que maudit, «Vive la mort». Dan se félicite-t-il vraiment de l’entière liberté que le producteur et mécène japonais
« Heute nacht oder nicht ». On va prendre plaisir à parler gourmandise et cuisine, comme chez un autre amoureux de la table, Claude Chabrol. « Ma nouvelle Héloïse » s’inscrit assez bien dans la fraicheur du cinéma poétique et romand des années 70 du siècle précédent, comme un film de jeunesse parfaitement assumé.
Reusser est né au bord du Léman. Il a toujours su montrer le paysage dans lequel il sut trouver une certaine sérénité, le lac assurément, la plaine à l’embouchure du Rhône maintenant traversée par une autoroute envahissante, et la montagne toute proche devant laquelle le révolté se sentait à l’aise malgré la solitude. « Ma nouvelle Héloïse » est aussi une promenade dans un pays qui fut celui de Rousseau. Avec une sorte de complicité entre solitaires révoltés. Reusser est un tendre qui cherche à se cacher derrière un masque parfois provocateur.
III/ La faute à Rousseau
Je m’en veux un peu, en 2012, de n’avoir pas été très attentif aux nombreuses propositions faites autour du troisième centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Il est tout de même intéressant de rappeler qu’une carte blanche a été donnée à une cinquantaine de cinéastes pour très librement actualiser la pensée de Rousseau. La série a été initiée par le cinéaste Pierre Maillard et le Département cinéma/cinéma du réel de la HEAD de Genève, porté par Rita production. Dix de ces films ont fait l’objet d’une projection en nocturne sur la RTS entre minuit et une heure dans la nuit du 12 au 13 décembre 2012. Il y en eut pour tous les goûts.
Je n’ai ainsi pas raté ce qui était probablement une seconde diffusion, mais en me trouvant dans la position d’un spectateur qui ne sait rien d’autre que le titre de la série. A la fin de chaque document, un texte apparaît, dont les quelques minutes viennent d’être l’illustration. Ce choix signifie donc assez clairement que le spectateur pouvait se poser la question de l’origine du texte illustrant l’œuvre de Rousseau ou de la pensée sous-jacente. La série était destinée à un public de connaisseurs plutôt que de novices, en un parti pris compréhensible. La « complicité » avec les films eut été différente si la citation avait été mise au début ou si le visiteur avait une connaissance préalable de l’esprit de la série.
Mais la formule du titre, d’où tombe-t-elle ?
Gavroche dans « Les misérables » de Victor Hugo chante:
« Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau. »
Voltaire/Rousseau ? Une splendide querelle littéraire a souvent opposé les admirateurs du « divin Jean-Jacques » à ceux du « cynique Voltaire ». Dans un entretien avec une journaliste de la chaîne régionale « La télé », Francis Reusser rappelle en passant que sa précédente réalisation avait pour titre «Voltaire et l’affaire Callas », où il s’intéressait plus à Callas qu’à Voltaire. On aurait pu se demander s’il ne devait pas un peu de son approche à l’esprit de Rousseau. Et dans un élan de facile symétrie, on pourrait poursuivre en affirmant que certaines affirmations du cinéaste dans le film qui s’empare de « La nouvelle Héloïse » ont un petit coté ironiquement voltairien.
La présentation de « Ma nouvelle Héloïse » à Soleure, le dimanche 27 janvier 2013, permet de rappeler l’existence de ce film véritablement excitant pour un spectateur curieux. Mais, dans un mouvement qui s’éloigne de plus en plus du film et de l’anniversaire qui vient d’être célébré, j’ai envie d’en rester au plaisir d’une citation des délicieuses paroles d’une chanson anti-cléricale de Béranger qui furent publiées en 1834 :
« Si tant de prélats mitrés
Successeurs du bon saint Pierre,
Au paradis sont entrés
Par Sodome et par Cythère,
Des clefs s’ils ont un trousseau,
C’est la faute à Rousseau ;
S’ils entrent par derrière,
C’est la faute à Voltaire. »
Après tout, dans l’entretien à « la télé » cité plus haut, mais aussi dans la bande de lancement du film, à la question :« Ma nouvelle Héloïse », est-ce un film d’amour ou de cul ? »on peut se demander si la réponse donnée :
« Les deux » ! est rousseauiste ou voltairienne ? Les deux, peut-être !!
Un dernier effet collatéral
Finalement, ceci encore. Les voyages en zig-zag sur internet autour de Rousseau et de son Héloïse m’ont conduit à retrouver des « conférences » admirablement télévisées tenues dans les années septante par un merveilleux et passionnant conteur, Henri Guillemin, dans son admiration lucide pour Rousseau…
On peut le retrouver parmi les « archives » de la RTS. Aujourd’hui, il serait diffusé à 23h30 sur RTS 2. Hier, il avait presque droit au premier rideau !
Pour autant que ma mémoire point ne me trahisse!!
Ces zigzags et dérapages sont donc inscrits dans le sillage de “Ma nouvelle Héloïse”. C’est la faute à Reusser !!
L’heure du secret (2)
A propos de la direction d’acteurs…
Encore deux épisodes et c’en sera fini de l’unique saison de “L’heure du secret”. La série a bien résisté à la concurrence de l’Eurofoot et les parts de marché sont données comme bonnes. A la direction de la RTS, la série est appréciée, même si le succès est un bon élément à prendre en compte.
“Dix” en deuxième rideau
Certes, ces dernières années, “Dix” aura été la plus originale, la meilleure des séries de la RTS. Sa programmation en deuxième rideau était conforme à une bien mauvaise habitude : présenter tardivement le meilleur des séries, leur originalité les éloignant paraît-il du grand public qui ne s’intéresserait pas au haut de gamme quand il n’est pas médical ou criminel!

Toutes les images associées à ce texte concernent « L’heure du secret ». La direction d’acteurs, c’est aussi savoir maîtriser un groupe d’acteurs et de figurants.
Trois fois en premier rideau
Il est donc intéressant d’inscrire l’observation de cette série dans les trois dernières propositions faites à une heure de grande écoute. On aura donc pu voir ces derniers mois “T’es pas la seule”, puis “Crom” et “L’heure du secret”, productions TSR majoritaire avec apports des donneurs de subventions dévolues au cinéma qui sait enfin s’ouvrir sur cette aspect désormais fondamental de l’audiovisuel contemporain, la série.
“T’es pas la seule” s’inscrivait en milieu de viticulture en région lémanique. Avec “Crom”, on s’intéressait à une équipe d’éboueurs dans une ville de plaine, Yverdon, au pied du Jura. Avec “L’heure du secret”, nous voici en milieu horloger du Haut-Jura. Y aurait-il une volonté de faire un tour de Romandie des séries : l’alpestre Heidi descendit à Fribourg en son temps. A quand le tour du Valais ? Reste à se demander si le régionalisme superficiel n’est pas un obstacle pour obtenir une diffusion sur des canaux francophones ou autres. L’enracinement de “L’heure du secret” fait parfois penser à la réussite de Tanner quand ses personnages fréquentaient le Jura, celui de la Vallée de la Brévine comme dans “La salamandre”
En progrès
“Crom”, assurément, était supérieur à “T’es pas la seule”. “L’heure du secret”, alors que cinq épisodes ont déjà été diffusés, s’avère un peu supérieur à “Crom” pour diverses raisons, dont une au moins mérite que l’on s’y arrête, la direction d’acteur.
Au cinéma, il est d’assez nombreux films qui tirent leur succès et parfois leurs qualités du travail de certains acteurs bien mis en évidence par une promotion efficace. Cela se passe assez souvent au détriment d’autres qualités, comme celles de l’écriture, de la mise en scène et de l’équilibre des rythmes trouvé au montage durant les finitions.
La direction d’acteur
Au théâtre, l’essentiel du travail créatif se fait au cours de périodes parfois longues de répétitions sous la direction d’un metteur en scène. L’acteur, ensuite, se retrouve seul face à son public. Et le lien qui alors s’établit peut conduire à des résultats variables d’un soir à l’autre.
Les écarts entre le cinéma et la télévision tendent à diminuer, surtout dans le domaine des séries. En principe, l’acteur est en contacts avec le réalisateur constamment présent lors du tournage qui souvent exige des prises de vues nombreuses d’un même plan, caméra stable ou en mouvement. L’acteur se trouve ainsi constamment sous “contrôle”, prêt à recevoir des instructions pour son travail.
Comparaisons esquissées
Dans “T’es pas la seule”, avec son alternance de calme plat gentil et de réactions souvent colériques subites, les interprètes semblent parfois livrés à eux-mêmes. Il suffit de se souvenir de Natacha Koutchoumov dans les films de Lionel Baier et d’Isabelle Caillat dans “All that remains” pour savoir qu’elles peuvent être excellentes. Dans l’ensemble, les assez nombreux acteurs dirigés par Bruno Deville dans “CROM” font preuve d’un bon niveau par leur interprétation, malgré quelques légers dérapages produits par une volonté par instants un peu caricaturale. Diriger des groupes dont les personnages sont tous actifs n’est pas facile. Surprise assez désagréable avec Anne Richard qui semble issue d’une série française se déroulant en palais de justice. L’intrusion d’une “parisienne” même d’origine romande n’est guère heureuse dans une série “provinciale”.

Laeticia Bocquet, dans le rôle d’Amélie Berthin, une adolescente révoltée, surtout contre son milieu familial, mais pas seulement….
D’habiles fausses pistes
L’écriture déjà, tant au niveau de l’action que des personnages, joue assez souvent sur les fausses pistes, une des techniques fréquentes dans les meilleures séries, même si ces fausses pistes conduisent dans des directions elles-mêmes inattendues. On croit d’abord Amélie Berthin en rébellion d’adolescente contre sa famille alors qu’elle est profondément troublée par ses parents. Laetitia Bocquet sait faire partager son désarroi. Hélène Berthin, de riche famille, a peut-être de bonnes raisons de s’administrer des calmants et de boire plus que de raison. Encore faut-il que l’on découvre peu à peu ces raisons. Agnès Soral, à la carrière assez brillante en France, s’est parfaitement fondue dans le moule d’une petite localité jurassienne. Ce sont là deux exemples parmi d’autres d’actrices comme Ariane Perret en Marie Duc qui ont compris et bien tenu compte des indications données par la réalisatrice. Et celle-ci a trouvé en Catherine Renaud une splendide actrice aux nuances subtiles dans son rôle de visiteuse venue du Québec au pays de ses ancêtres loclois
L’excellente direction d’acteurs d’Elena Hazanov
Elena Hazanov a su aussi tirer belle complicité de deux interprètes venus de l’univers de l’humour, aussi bien Frédéric Recrosio que Jean-Luc Barbezat du duo à forte composante neuchâteloise Cuche et Barbezat. Le travail avec eux consistait à les diriger d’abord à contre-courant de leur réputation, ensuite à leur permettre de donner une grande crédibilité à des personnages nuancés dans leur comportements dramatiques. L’ours revêche, André Jacquet, qui dirige un établissement public, ne supporte pas son passé. Vincent Girod, l’horloger amoureux de son métier finit par tomber amoureux de l’étrangère; mais lui aussi fut tout de même marqué par le passé dramatique qui conduisit à un mariage tragique.
Pas le moindre exotisme dans la plongée d’une jeune québecoise, Catherine Renaud, au milieu d’acteurs francophones en majorité romans. Juste une pointe d’accent et quelques contacts pour rappeler qu’elle vient de Montréal, issue d’un milieu d’exilés. L’intrigue progresse à travers ses visions qui sont assez plausibles, même si parfois le récit prend une tournure de pur flashback.
Elena Hazanov confirme être sûre d’elle dans son travail souvent brillant de direction d’acteurs, qui alterne entre les scènes en champ-contre-champ, indispensable quand il faut obtenir chaque jour cinq minutes utiles pour le montage final et les scènes à personnages parfois assez nombreux qui doivent alors tous jouer convenablement leur partition. Avec le travail de Jean-Laurent Chautemps pour “Dix”, c’est ce que l’on a fait de mieux à la TSR….
Alain Tanner, Frédy.-M. Murer, Claude Goretta et sept autres
Avertissement !
Les longs textes hérissent paraît-il nombre de lecteurs qui préfèrent lire des « brèves » nombreuses : cela vaut pour la presse écrite où la place est comptée. Mais sur la toile, point de restriction, la place est plus que largement suffisante. Toutefois, pour ne pas faire fuir le lecteur potentiel, voici des images légendées, mais aussi un texte en trois parties qui peuvent être (presque) abordées indépendamment l’une de l’autre. (fyly)
I / La collection
Apparition discrète, alors que le sport retient l’attention, et bien tardive sur la RTS, aux alentours de 23h20, d’une collecion prometteuse et originale durant dix semaines, les jeudis du 21 juin au 23 août, composée de portraits de dix grands cinéastes suisses ayant tous connu des succès internationaux, suivis d’un film, sa projection ainsi offerte en suissse romande aux noctambules plutôt qu’à un large public. Cette collection est le résultat d’une peu fréquente collaboration entre les studios de Lugano, Zürich et Genève, « convergence » mise en œuvre par la SSR-SRG nationale. Le cinéma y trouve place méritée après la littérature, la photo, le design et l’architecture ces dernières années.
La bande des dix
Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Soutter, Jean-Luc Godard sont les quatre romands de la dizaine, octogénaires ( Michel le serait lui aussi). Frédy M.Murer, Xavier Koller, Richard Dindo, Daniel Schmid ( lui aussi décédé) se sont exprimés à partir de la Suisse alémanique. Silvio Soldini est italianophone alors que Marc Forster est « hollywoodien » par sa carrière internationale. C’est un bon choix, parfaitement légitime. L’âge moyen de l’ensemble se situe tout de un peu au-dessus des septante ans.
En 26 minutes, une réelle liberté d’approche
Quelques représentants de la génération des 40/50 ont été chargés de dessiner ces portraits. Jacob Berger interroge Tanner dans son bureau et l’accompagne dans une sortie en forêt (21 juin). Bela Batthyany revisite avec Murer des lieux de son enfance et de tournage de ses principaux films (28 juin), Dominique de Rivaz accompagne Goretta en proposant une synthèse des petit et grand écrans à la démarche également créative en documentation et en fiction ( 5 juillet ). Emmanuelle de Riedmatten souligne avec élégance la discrétion poétique de Michel Soutter appuyée par Freddy Buache ( 26 juillet ). Ce sera chose curieuse que de découvrir Jean-Luc Godard comme co-réalisateur avec Fabrice Aragno faisant intervenir Jean-Luc Godard pour le portrait de… Godard (23 août). Témoignages et surtout extraits de films apportent informations, émotions ou souvenirs et forgent le plaisir de revoir ou de découvrir des oeuvres importantes. Ces quelques exemples montrent clairement l’assez grande liberté d’approche qui a été laissée aux portraitistes et à leurs collaborateurs, parfois plus jeunes.
II / Trois coupes transversales
Bien sûr, il serait possible de s’attarder sur chaque cinéaste associé à son propre film, avec une « collection » de texte durant huit semaines. Mais l’occasion est belle pour survoler de petits sous-ensembles de films et de réalisateurs qui présentent des points communs.
Renato Berta
Renato Berta, opérateur à la puissante carrière internationale européenne, est annoncé comme intervenant unique pour le portrait de Daniel Schmid. Normal : il a signé l’image de (presque ?) tous les films de Daniel Schmid. Sa complicité avec le cinéaste des Grisons était telle qu’il était devenu à sa manière une sorte de co-auteur de la magie du plus grand poète du cinéma suisse. Or Berta a aussi travaillé avec Soutter et Goretta, au moins une fois, et avec Tanner, pour une bonne demi-douzaine de ses films.
Renato dit Ciccio signa d’abord l’image de « Vive la mort » de Francis Reusser avant d’accompagner Tanner pour sa première fiction, « Charles mort ou vif ». Ces deux films s’inscrivirent dans le sillage de mai 1968. Mais alors que Tanner montrait la révolte d’un quinquagénaire, Charles Dé (François Simon), contre la société et lui-même, provoquant la réprobation de son fils qui voulait poursuivre sa réussite industrielle, Reusser accompagnait la révolte d’un couple de jeunes adultes pour accomplir la meurtre du père. Tanner fit une belle carrière internationale alors que le producteur de Reusser mit quelques années à se remettre d’un splendide échec commercial. Tanner avait mieux senti le malaise et l’élan des années 68 que Reusser.
Bruno Ganz
Jacob Berger, dans son voyage chez Tanner, a accordé une place importante à un film complétement inattendu tourné par le cinéaste qui fit de Lisbonne son vrai sujet, « Dans la ville blanche ». Le marin incarné par Bruno Ganz devenu en quelque sorte le double du cinéaste ( qui fut marin dans sa jeunesse ) sans qu’il soit nécessaire de s’expliquer sur cette transmission de sensibilité.
Or on retrouve Bruno Ganz dans le « Vitus » de Murer, ce grand-père au chapeau lancé par dessus la rivière, apportant son soutien à son surdoué petit-fils, magnifique personnage qui a su incarner le souvenir du propre père du cinéaste. Murer, dans « Ce nest pas notre faute si nous sommes des montagnards », un document et « L’âme sœur », une fiction, Murer est à la recherche de ses racines paysannes dans les montagnes de la Suisse centrale. Le lien du cinéaste avec ses parents et ses ancêtres est harmonieusement rude.

Le grand-père (Bruno Ganz) au chapeau, menuisier, et son petit-fils dans « Vitus » de Frédy.-M Murer
Pères et fils
Meurtre du père, révolte d’un quinquagénaire, transfert sur un acteur de sa propre personnalité ou pour représenrter son propre père, voilà qui conduit aborder les liens d’une génération à l’autre.
Pour ses premiers films, Alain Tanner collabora avec l’écrivain, poète, critique d’art John Berger. Dans son film « Aime ton père », Jacob Berger règle son compte avec l’image conflictuelle d’un père surpuissant incarné par Gérard Depardieu, écrasant son fils fragile, joué par Guillaume Depardieu. Dans « La vallée fantôme », Jean le jeune assistant de Paul (Jean-Louis Trintignant), un réalisateur qui n’arrive pas à terminer son scénario, se révolte contre son ainé. Mais c’est Jacob Berger qui joue le rôle de Jean. Et Paul pourrait bien devoir quelque chose à Tanner. Une scène de violent affrontement verbal est retenue dans le portrait de vingt-six minutes. Berger trace, plus ou moins clairement le portrait d’un de ses pères cinématographiques. Un peu compliqué, tout cela, rendant difficile de restituer au complet un puzzle aux pièces multiples. Mais il est évident que le cinéma de fiction n’est pas que de la fiction.
III / Tardive programmation en Suisse romande
On se croirait dans une soirée consacrée au football : pendant vingt-cinq minutes, on parle de la rencontre qui va suivre, autrement dit on présente le cinéaste et sa démarche avant de montrer l’un de ses films. Et c’est passionnant puisquî’il y a symbiose entre le portrait et le film, le premier permettant de mieux apprécier le second.
La collection composée de dix grands cinéastes prouve tout de même que les trois principales composantes de notre SSR-SRG savent parfois collaborer pour réussir une entreprise commune. Gaspard Lamunière est le responsable romand de la collection.
Par contre, chaque diffuseur a fait son choix pour la programmation. A Zürich, les portraits apparaissent le samedi vers 17h00. Au Tessin, ce sera pour portraits et films, la fin de soirée du jeudi dès 22h30. Les Romands, eux, attendront , le jeudi aussi, 23h30 pour les portraits, les films devenus ainsi « cinéma de minuit ». A tout le moins étonnante, cette programmation romance de certains des meilleurs films de la secondne montié du XXe. Des réalisateurs et films suisses sont traités comme les meilleures séries américaines, en nocturne, quand l’audience est naturellement faible. C’est le sort que l’on fait à un des rares efforts communs à la SSR-SRG de l’année. Hier, il y a très, très longtemps, « Charles mort ou vif », « La dentelière » oou « Les arpenteurs » n’attendaient pas minuit. Dans le temps, la TSR était fière de ses collaborateurs qui formèrent en partie sous sa houlette le « Groupe des cinq ». Ainsi en est-il aujourd’hui…
L’heure du secret (1) : le tremplin du premier épisode
Que peut-on attendre, à partir du seul premier épisode de la nouvelle série de la RTS, « L’heure du secret » ? Risquons quelques appréciations qui sont des hypothèses à vérifier.
L’arrivée à Locle d’une étrangère
Lyne Tremblay (Catherine Renaud), jeune femme vivant au Québec, doit se rendre en Suisse au Locle pour y vendre une petite société d’horlogerie, « Univers », dont elle est seule héritière. Elle n’a aucune raison valable de s’intéresser à l’horlogerie, tant dans sa dimension créatrice de beauté que dans celle de son artisanat minutieux.
Elle va donc découvrir une petite ville parfois mystérieuse, avec ses vieux quartiers et son architecture moderne saluée par l’Unesco, son guérisseur, certains de ses habitants au comportement un peu bizarre. L’acheteur, Antoine Berthin (Valentin Rossier) est un personnage, ambigu avec sa secrétaire, sa femme Hélène ( Agnès Soral) à forte tendance pocharde alcoolique, sa fille Amélie ( Laétitia Bouquet) en révolte. Le hôtelier-restaurateur, André Jacquet (Jean-Luc Barbezat) et sa femme Muriel (Virgine Meisterdans9 semblent avoir quelque chose à cacher, d’autant plus que leur entente n’est pas au beau fixe.
D’emblée deux meurtres à cadavres discrets
Dès ce premier épisode, deux meurtres en moins de deux jours se produisent, celui d’un chauffeur de taxi qui aurait volontiers conté fleurette à la capiteuse jeune québecoise et celui du cuisinier de l’hôtel-restaurant. La réalisation reste assez discrète : elle n’insiste pas sur les cadavres, ni même sur l’enquête policière qui semble conduite de manière assez traditionnelle, comme si l’inspecteur Droz ( Jean-Luc Borgeat) avait quelque chose à cacher
Les rêves de Lyne
A peine arrivée au Locle que Lyne se met à rêver d’une fête dans un passé plus ou moins lointain, avec un beau couple de mariés. Mais la jeune femme du passé fait une chute et meurt. Il n’y a rien qui justifie ce rêve de Lyne, à moins qu’une partie de son passé ne soit caché provisoirement. Puis il y aura un nouveau rêve, pas tout à fait le même que le premier, pour autant que les différences viennent de la mise en scène et pas de ce que le spectateur a retenu. D’emblée s’inscrivent d’abord dans l’image, des éléments étranges, une poupée russe associée à chaque cadavre. On apprendra qu’un personnage du présent de Lyne fut un organisateur du mariage du passé, qui vit mourir la mariée et se suicider ensuite le marié. Bref, un passé encore mystérieux s’installe dans le présent de la jeune étrangère. En même temps, un maître horloger, Vincent Girod ( Frédéric Recrosio) aimerait bien se porter acheteur de la petite société. Il tente de convaincre Lyne de ne pas vendre son bien au chef du clan Berthin. Une policière venue du Bas, Ariane Perret, mène l’enquête en étant totalement étrangère au milieu de la ville qui fait l’objet des rêves de Lyne. Mais ceux-ci, lors du premier épisode, sont encore en partie des fantasmes des auteurs du scénario.
En quittant le taxi, Lyne ne paie pas le coût de la course. Les scénaristes auraient pu se servir ce de geste pour montrer comment on apprend à connaître la circulation de l’argent d’un pays qui n’est pas le sien Qand Lyne se trouve chez son acheteur et qu’elle seule entend le carillon d’une pendule neuchâteloise fixée dix minute avant l’heure pleine, on sait pas très bien si la navigation entre la réalité et l’imaginaire tient du fantasme, du rêve pur ou de souvenirs dont le mécanisme nous manque.
Du côté de « Twin Peaks »
Il y a dès le premier épisode un sorte de lointain rapport avec Twin Peaks dont un personnage résume bien l’étrangeté, la dame la buche. Mais on pressent dans cette « Heure du secret » une sorte de volonté rationnelle pour construire un puzzle dont les pièces finiront par tracer le portrait réaliste d’une société dans une petite ville industrielle certes un peu mystérieuse.
Vers de possibles comparaisons
Ces premières remarques valent pour l’écriture et la mise en scène dans sa relation avec la direction des acteurs. Il sera intéressant de faire des comparaisons avec des séries récentes de la RTS, comme « T’es pas la seule », « Crom », « Dix ». On peut attendre avec une réelle impatience, le et les prochains épisodes, même si le rythme du récit de ce premier semble un peu lent de temps en temps.
Un «Château» au Danemark : «Borgen » sur Arte (2)
Références et coïncidences.
Adam Price (voir à ce sujet le texte « Un château au Danemark » du 08.02.2012) reconnaît certaines influences comme celle de la série américaine «A la maison blanche», mais il se réfère aussi à «Mad men». Le hasard fait bien les choses : dans une des versions des «Borgia», le moyen d’acquérir certains votes indispensables ressemble aux arrangements entre partis qui doivent former ensemble un gouvernement de coalition. Voici donc sur Arte la politique au pays du Danemark juste après qu’une présidentielle française, largement évoquée dans «Les Hommes de l’ombre» ( derniers épisodes le mercredi 8 février sur France 2 ) ait connu un beau succès en parts de marché ; paraît-il ! Dans la série française, le premier ministre est tué lors d’un attentat. Dans « Borgen, le plus proche collaborateur du premier ministre meurt dans le lit de sa maîtresse qui n’est autre qu’une grande journaliste de la télévision qui venait d’interroger la future présidente. “Coïncidences” de la fiction entre séries, regards libres portés sur la politique, mais aussi reflet de l’air du temps. Dans les séries contemporaines mentionnées, un vrai respect de la valeur de la démocratie !
Personnages

Birgitte Nyborg, femme forte et autoritaire dans l’action politique, un peu fragile dans le cadre personnel et familial : le personnage principal de la série
Il n’est pas toujours facile d’entrer dans une série où l’on va côtoyer bon nombre de personnages durant dix heures, dans leur complexité, oscillant entre leur image envoyée au public par le spectacle de la politique à travers l’imagination des auteurs qui glisse vers de bribes de réalité. Pour faciliter ce premier contact, voici quelques clefs. Une première femme s’impose d’emblée, Birgitte, la secrétaire du parti centriste qui deviendra premier ministre. Elle travaille d’abord étroitement avec Gasper, son secrétaire et conseiller en communication qu’elle éloignera d’elle. Mais on entre aussi dans son univers familial : elle forme avec son mari un couple qui sait partager les tâches domestiques et familiales. Mais cet équilibre risque pourtant d’être mis en cause par la fonction qu’elle va occuper.
Katrine, blonde journalise, efficace et directe dans son comportement professionnel, fut l’amie de Gaspard. Elle a maintenant pour amant le plus proche collaborateur du premier ministre encore au pouvoir. Celui-ci doit supporter les caprices de sa femme acariâtre qui la conduira à commettre un geste lui valant des ennuis, un peu comme un président de Banque Nationale Suisse débordé par son épouse ! Autour de Birgitte, il y a ses proches du centre politique, Torben Friss, l’ancien ministre actuellement chef du parti centriste, ou Bent Sejra, le patron des travaillistes, etc

Katrine Fonsberg, la journaliste, sortie de l’ombre en cette image, mais inquiète : un deuxième personnage féminin très important
Le bénéfice de la durée
Première saison, dix heures, et deux fois dix heures pour les saisons suivantes. On est donc dans cet audiovisuel original porté haut par les séries télévisées qui relèvent d’une exigence créatrice portée par le cinéma qui retrouve en même temps la puissance séductrice et spectaculaire des sagas écrites par les feuilletonistes, par exemple comme Eugène Sue, Alexandre Dumas, Boris Pasternak, Honoré de Balzac, Dostoïevski et tant d’autres. On va passer constamment de l’intimité, familiale, amicale, professionnelle, sentimentale, amoureuse à la vie publique, celle qu’il faut maîtriser avec l’aide des conseillers en communication et les rédacteurs de discours, sans oublier les intrigants en coulisse. Les responsables de la fiction de certaines chaînes prennent conscience de leur pouvoir qui leur permet par la fiction de sembler être témoins et parfois organisateurs de ces plongées dans le monde de la politique. La perfection formelle du cinéma fait bon mariage avec la grande saga littéraire dans ces séries de haut de gamme.
Et la TSR dans tout cela ?
Il faudrait ci rappeler la belle réussite de la série “Dix” et lancer un bouquet varié de fleurs aux qualités de “Crom”. Ce sera pour une autre fois. Accorder tant de place à “Borgen” permet de partager avec le lecteur le plaisir pris à sa vision, mais c’est aussi se poser une question importante : pourquoi diable la TSR ne pourrait-elle pas être aussi ambitieuse que la télévision danoise ?
Bon vent Claude Goretta
Claude Goretta a reçu en mars 2010 un quartz à Lucerne lors de la fête du cinéma suisse, puis un Léopard d’honneur à Locarno cet été. La cinémathèque lui consacre depuis quelques semaines un hommage qui se prolonge jusqu’à la fin de l’année. La télévision, tout naturellement, s’est associée à cet hommage. Hommages mérités !
Il fallait bien reconnaître l’importance du cinéma suisse de la fin des années 70, symbolisé en Suisse romande entre autres par le « Groupe des cinq », une association entre cinq créateurs et la TSR pour favoriser la notion de coproduction. Il était indispensable de faire savoir que les Alain Tanner, Michel Soutter et Claude Goretta sont de grands créateurs de fiction et de documentation, tant pour la télévision que le cinéma, ayant compris, eux, immédiatement, que les deux moyens de communication étaient complémentaires, et pas seulement économiquement. Le méprisant « c’est de la télé » pour rejeter un film ne venait pas d’eux !
Rien de tel, pour l’ampleur d’un l’hommage, que la télévision même si elle ouvre son deuxième rideau tardif pour une partie de ses propositions. L’occasion est ainsi offerte de faire des associations inattendues. Le fondé de pouvoir d’un document de 1968, « Un employé de banque », qui manipulait des millions de dollars lors d’opérations de change, c’était un peu l’ancêtre des « joueurs » d’aujourd’hui à milliards perdus. En même temps, cet employé aurait pu devenir le personnage qui oublie ses repères dans « Le fou » ou l’un des employés conviés pour « L’invitation ».
Lionel Baier a raison de dire « Bon vent, Claude Goretta » (TSR 2, lundi 14 à 21h00), en une heure de démarche originale. Voici comment « Swiss film » a présenté ce film à l’occasion de sa sortie à Locarno :

Claude Goretta a réalisé “l’invitation” en 1973. Pour le réalisateur Lionel Baier, ce long métrage est un film “compagnon de route” selon l’expression de Serge Daney. Le jeune cinéaste va à Genève interroger son aîné afin de savoir comment a été bruité le jet d’eau du film, pourquoi il faut faire attention aux détails ou comment cadrer un grand acteur comme François Simon. Et pour comprendre comment tout cela fonctionne, Lionel Baier remet en scène des bouts de “Pas si méchant que çà”, de “La dentelière” ou de “Jean-Luc persécuté”. Cette rencontre amène un des plus grands réalisateurs suisses à se livrer avec pudeur et précision sur une oeuvre riche de plus de 30 films.
Abrams, Jeffrey Jacobs
Dans les « Cahiers du cinéma » : de “Super Huit” à “Fringe”
Couverture des « Cahiers du cinéma », no 669 ( juillet-août 2011 ) : le 8 de « Super huit : J.J.Abrams sur les épaules de Spielberg » avec une vingtaine de pages abordant sept sujets. On y apprend que le producteur Bryan Burk du blockbusker « Super huit » a rencontré Abrams quand il avait quinze ans alors que tous deux jouaient avec le petit format de la pellicule la moins coûteuse. Et celui qui est devenu l’opérateur du film, Larry Long, a rencontré, lui, Abrams quand il en avait douze. Les gosses qui alors s’amusaient à faire en super 8 des petits films de zombies et d’horreur, dans les années quatre-vingt, se retrouvent dans l’équipe d’un des plus réussis blockbuskers d’auteur en 2011. Et le petit film superhuit qui accompagne l’interminable générique de fin doit beaucoup ressembler à un film d’adolescents des années 80. L’occasion est bonne de signaler qu’avec de telles contributions, les « Cahiers du cinéma » nouvelle équipe sont peut-être en train de renouer avec la meilleure veine des années 1955-1965 quand y sévissaient sous André Bazin des Godard, Chabrol, Truffaut, Rohmer, Rivette, Doniol-Valcroze et quelques autres.
La série « Fringe »
Le polyvalent Abrams est ainsi scénariste et chef d’équipe de concepteurs de séries ( « Felicity », « Alias », « Lost », « Fringe » ), réalisateur, acteur, producteur, compositeur ( musiques de génériques de certaines séries). On n’ira pourtant pas jusqu’à écrire que ses deux premiers longs-métrages, « Mission impossible 3 » et « Star Trek 1 », portant à l’écran l’univers de séries télévisées, ont marqué à tout jamais l’histoire du cinéma ; loin de là. Oui, mais Abrams s’est mis à prendre de l’importance avec son travail dans les séries pointues avant « Super Huit » ! Deux images et trois pages attirent l’attention sur « Fringe », que je n’avais pas pris en compte avant ce début d’août 2011.
Le programme du robot de la TSR »
Ni une, ni deux : me voici au mercredi 27 juillet 2011 sur TF1 pour y découvrir deux numéros de la troisième saison, « Candy man » et « Le retour », en projection tardive entre 23h00 et 01h00. Intéressant, à tout le moins ! Alors, c’est très attentif que je suis revenu pour prendre rendez-vous avec les nos 9, 10 et 11 de la troisième saison, cette fois sur TSR 2, « Le marionnettiste », « Réactions en chaîne » et « De l’homme à la machine ».
Il est vrai que l’on se trouve alors dans la programmation en opposition pratiquée par la TSR qui pourrait la confier à un robot. Il suffit d’introduire les programmes les chaînes françaises qui ont aussi acheté ces séries pour décider de faire passer chaque numéro juste avant la France, au moins un jour. Comme si, en pleine nuit, il y avait tant de monde pour une première sur la TSR et personne après sur TF1 ! Question au robot : quelle serait l’influence d’une série montrée en seconde vision à la TSR sur l’audimate annuel romand ? Un centième, autrement dit 0.01 ? En attendant, on se laisse guider par le grand voisin. Et quand c’est par TF1 qui fait n’importe quoi, cela devient pénible ( cf à ce propos la manière de présenter « Les experts » dans n’importe quel ordre, ou « Dr House »).
Trois numéros d’un série de grande classe, entre 23 heures et plus d’une heure du matin, c’est un sabotage de leur qualité. Et bien entendu, il faut supporter sur TF1 que la publicité s’installe à l’intérieur d’un numéro, même pas entre deux !
L’ “Autre Monde » avec Olivia et son double
Et c’est ainsi que j’aurai découvert une petite merveille, le mardi soir 2 août, avant de m’en aller, le mercredi à la première séance de l’après-midi, découvrir sur grand écran « Super Huit ».
Dans « Fringe », il y a certes une histoire étrange par numéro. Mais les principaux personnages continuent d’évoluer tout au long d’une saison. Agente du FBI, Olivia Dunham enquête dans notre monde de la réalité. Mais elle a aussi été transportée dans un monde virtuel. Peter Bishof, fils d’un savant « fou » prêt à toutes sortes d’expériences qui permettent de passer du réel au virtuel, est amoureux d’Olivia. Mais il a aussi rencontré une autre Olivia, son double; et peut-être l’a-t-il aimée. Que la première l’apprenne n’ira pas sans complications. Voilà de quoi ouvrir une interaction, parmi d’autres, entre les deux mondes.
Le marionnettiste
Etrange, le sujet du « marionnettiste ». Un tueur découpe avec minutie, propreté et respect le cœur d’un homme. Les enquêteurs de ce monde, à partir de la comparaison avec un autre meurtre, se rendent compte que dans les deux cas, un organe greffé aura été prélevé sur le cadavre. La personnalité d’une jeune femme de dix-sept ans, qui s’est suicidée, prend le dessus : le tueur en veut à ceux qui ont bénéficié de ses organes. On assistera en cours d’épisode au prélèvement sur leur porteur des yeux de la donneuse. Dès lors, il devient possible de montrer ce qui se passe chez le tueur en série. Celui-ci veut rendre vie à la jeune fille décédée. Il la reconstitue dans son laboratoire. La voici avec ses membres liés dans une sorte de cacophonie de cordes. Le tueur, derrière son pupitre, manipule ces cordes : la jeune fille se met à se déplacer et, mieux encore, à danser avec l’éclatante beauté de sa jeunesse. Pour le marionnettiste, la réussite est là : l’avoir fait revivre, un instant au moins, dans la splendeur des mouvements de la danse.

Olivia et Peter rendent visite à la dernière victime du tueur, qui n’a pas eu besoin de tuer pour prélever les yeux transplantés
Belle idée, poétiquement rendue par la mise en scène, qui inscrit dans un numéro d’une série un moment d’émotion, de magie. Et ce n’est pas le seul !
« Super huit »
Le blockbusker réussit la fusion de deux désirs. D’une part, Abrams rêvait de filmer un accident de chemin de fer le plus spectaculaire possible. Mais voilà dans le train qui déraille une créature d’un autre monde qui parvient à s’échapper. L’armée intervient. Et l’on se demande bien pourquoi un brave professeur a su provoquer ce déraillement.
En même temps, une bande de gosses de 12/13 ans tourne dans une petite gare un film d’horreur. Ils assistent à l’accident. Entre les membres de l’équipe, les liens sont étroits. Le metteur en scène en veut à son maquilleur qui s’intéresse à la fillette qui joue le seul personnage féminin important. Joe et Alice vont s’aimer avec la fraîcheur des amours enfantines imbibées de timidité. Joe a perdu sa mère et vit avec son père qui veut lui imposer de rester dans le conformisme bourgeois. Alice est en révolte contre son père qui sacrifie trop à l’alcool. Chacun à sa manière est malmené par la vie.
Là aussi vient l’envie de citer deux scènes. Joe fait son travail de maquilleur qui doit transformer le visage d’Alice. L’occasion est belle pour lui de pouvoir toucher son amie. Ses gestes sont d’une fraîcheur, d’une élégance, d’une retenue immenses. Ils finissent par exprimer une intense tendresse amoureuse.
Autre splendide moment : Joe assiste à la construction d’une fusée métallique qui va ramener la « chose » dans son monde à elle. Il lui parle avec une indicible douceur. Le regard du monstre devient étrange, de la beauté d’yeux qui semblent approuver ce que Joe raconte. Le réalisateur a inséré dans cette “chose” par un trucage formel les yeux de la mère de Joe, celle que l’on voit sur la photo que le fils garde précieusement. Autre moment de grande force d’émotion dans ce film!
La danse dirigée par le marionnettiste, un visage à maquiller, le regard d’une « chose » d’un autre monde : trois exemples de douceur par la mise en scène qui conduit à recevoir de grands moments d’émotion insérés dans des élans spectaculaires.
Scènes de ménage
Comment fidéliser le téléspectateur-consommateur
Importantes, les minutes qui précèdent et surtout suivent un journal télévisé du soir et son habituelle copine la météo. Tout est alors fait pour fidéliser le consommateur qui ne change pas si facilement que cela de chaîne : poids de l’inertie ! Avec la déjà ancienne ( 2008 ) « Minute kiosque », la TSR fit figure correcte en amenant deux fois sur trois un bon gag en une minute. Difficile d’en dire autant de l’assez récente « Vie de bureau » avec sa dizaine de personnages mal caricaturés dans une suite de clichés sans surprises. Mais la TSR fut brillante, il y a quelques années, avec « Le petit Silvant illustré ».
Chez nos voisins
France 3 connaît un succès qui tient sur la durée avec « Plus belle la vie » que la TSR reprend dans la matinée aux heures EMS. M6 vient triomphalement de battre un record. 3.7 millions de spectateurs pour Marion et Cédric, Liliane et José, Huguette et Raymond. Cela vous dit-il quelque chose ? Après « Kameloot », M6 dispose d’un excellent jeu avec sa très réussie série intitulée « Scènes de ménage » ( Du lundi au samedi vers 20h15)
Un principe simple
Trois couples différents, le vingtaine, la quarantaine, la soixantaine représentent une manière sans surprise de raconter l’évolution du couple traditionnel. Chaque numéro d’une vingtaine de minutes est fait de courtes scènes avec l’un des couples. Des plans d’objets volants en tous genres servent de caricature de scènes de ménages et permettent le passage de l’un à l’autre. Chaque fois moins d’une minute par couple et au moins une chute, de temps en temps précédée par des fausses chutes. C’est drôle à provoquer cette chose rare qu’est le rire d’un solitaire en salon devant son petit écran. En guise d’approche, saluons chaque couple, avec une image M6 prise en cuisine. On y observera les différences des comportements masculins dans les vingtaine, quarantaine et soixantaine.
Marion et Cédric
Un an de mariage : le temps de la découverte de manies de l’autre est arrivé. Mais les disputes semblent assez souvent encore n’être qu’un jeu. Quand elles sont sérieuses, tout s’arrangera – hors-champ – sous la couette qui peut n’être qu’un simple canapé.
Marion est très jalouse. Elle travaille comme intérimaire, mais passe plus de temps à préparer son CV qu’à l’envoyer, pour autant que cela serve à quelque chose.
Cédric est grand et beau comme un footballeur de l’équipe de France avant que l’on se pose des questions de double nationalité. Il exerce un métier de formateur pour personnel chargé de réagir dans des situations de crise.
Liliane et José
Leur fils unique vient de quitter le foyer parental. Ils vont donc devoir apprendre à vivre en tête à tête. Il aimerait bien interrompre une action culinaire pour un câlin mais ne supportera pas qu’elle en fasse autant quand il croque des chips devant la télé, surtout lors d’un match du Réal.
Liliane est esthéticienne, très soignée sur son propre corps. Elle commence à être énervée par le côté “beauf” de son époux peu porté au partage des obligations ménagères.
José, d’origine espagnole, d’où le Réal, est responsable du service des sports à la mairie. A la maison, la tv et les chips l’attirent désormais plus que Liliane.
Huguette et Raymond
Après presque quarante ans de mariage, ils croulent sous les piques quotidiennes où Huguette se montre plus subtile que Raymond. Chacun se demande comment il a bien pu faire pour épouser l’autre ; mais c’est si loin! Sous ces tonnes de vannes, l’amour désormais bien caché existe encore.
Huguette aura été femme au foyer, ce qui explique qu’elle soit devenue le CHEF du ménage de retraités.
Raymond , ancien gendarme, est passionné de faits divers. Très observateur depuis sa fenêtre, peut-être un jour saura-t-il contribuer à résoudre une affaire importante.
Au tour des « quartz » suisses
L’hiver est saison favorable pour qu’un pays seul ou un groupe fasse la fête à son propre cinéma. Viendront ensuite les centaines de festivals internationaux. Cela intéresse-t-il le grand public ? La réponse devrait être plutôt oui. Voici pourquoi.
Films suisses et grand public

On aura beaucoup parlé de ce film lors de ses difficultés financières. Mais il est terminé : "Sennentuntchi" de Michael Steiner a déjà dépassé les cent mille spectateurs en Suisse alémanique. Qu'en sera-t-il en Suisse romande dans quelques semaines ? Ce film de genre "glauque" mérite l'attention.
« Le discours d’un roi », après les Oscars, revivifie son système nerveux. Le nombre d’entrées résiste bien après plusieurs semaines d’exploitation. Les trente-cinq films suisses qui briguent une dizaine de « quartz » à Lucerne ( 12 mars 2011 ) vont peut-être renforcer le lien entre les œuvres et le public ? L’ATS vient de proposer un assez long texte en se livrant au petit jeu des paris : c’est aussi un signe ! Michel Zendali, avant qu’il ne soit trop tard, aura découvert jeudi 10 mars ( TSR1) que le cinéma suisse se féminisait en pariant sur le duo Reymond/Chuat de « La petite chambre ». Nicolas Bideau, l’ancien chef de la section cinéma, fit des efforts pour la promotion de ces « quartz » qui vont peut-être contribuer à amener quelques spectateurs de plus devant certains films suisses. La cuvée 2011 à un mérite : plusieurs des candidats aux quartz sont déjà connus du grand public comme « La petite chambre », le «Sennentuntschi » de Michael Steiner, « Cleveland contre Wall Street » de Jean-Stéphane Bron. « Romans d’ados » de Béatrice Bakhti aura cumulé spectateurs et téléspectateurs.

Quarante mille spectateurs en Suisse romande, c'est un succès cinématographique. Certes, cela ne représente que le cinquième des téléspectateurs qui suivent chaque jour le "19:30". Mais on peut proposer un autre critère comparatif : admettons que la population de France soit trente fois supérieure à celle de la romandie francophone. Quarante mille romands deviendraient ainsi plus de un millions d'habitants de France. Un millions, c'est très honorable sur le grand écran.
Importance des co-productions avec la télévision
Les deux principaux fournisseurs de l’indispensable carburant pour qu’un film existe, l’argent nécessaire mais pas suffisant, sont la Confédération et la SSR, à petites dizaines de millions chacune. Sans la télévision et ses chaînes régionales, le cinéma suisse serait plus maigrelet, d’un bon tiers environ. Les trente cinq films de fiction, de documentation, d’animation, longs ou courts-métrages, « nominés » lors des Journées de Soleure ont reçu en janvier quelques milliers de francs, parfois en petites dizaines : un arrosoir apprécie ! Dix quartz honorifiques sont décernés à Lucerne. Dix des trente-cinq nominés ont été co.-produits par la TSR. C’est proportionnellement beaucoup plus que la place de la TSR dans le paysage audiovisuel suisse.

All That Remains, de Pierre-Adrian Irlé, Valentin Rotelli. L'histoire de deux voyages, deux légendes, quatre destins croisés.
La nuit du cinéma suisse
Sur le petit écran, écouter quelque discours, énumérer des titres, faire attendre le nom du vainqueur, le voir monter sur scène, l’entendre remercier les uns et les autres ne fait pas passer une soirée bien folichonne, ni en Suisse, ni même à Paris ou Hollywood. Mais la TSR a concocté un choix de films alléchant pour que cette nuit du cinéma suisse soit séduisante dans la variété de ses propositions.
Avant minuit, deux films d’auteur qui furent aussi des succès commerciaux, le « Home » d’Ursula Meier puis « Les faiseurs de Suisses »( 1978) de Rolf Lissy qui n’a pas complètement perdu son actualité politique et son humour. Peu après les douze coups, un document d’intense rigueur, consacrée à une traductrice de romans de Dostoïevski. Puis ce sera un primeur sur le petit écran, les cinq courts-films de la sélection de 2011 : mais qui sera encore devant son petit écran à 01h45 ? Peut-être ceux qui connaissent de réputation le sulfureux « A vos marques, prêts, Charlie », une pochade d’esprit pornographique avec Mélanie Winiger : il sera alors 02h40 ! Salut les galopins !!


























