Duch ou le devoir de mémoire

Kang Kek Leu, alias Duch (Photos Unifrance films)

Dimanche 20 mai 2012, vers 23h00 : consultation sur internet des dernières informations. Dans mon dos, téléviseur encore en fonction, une voix aux sonorités asiatiques. Bizarre ! Demi-tour :  le visage d’un vieil homme, édenté.  Des sous-titres évoquent la « nécessité » de la torture pour obtenir des aveux. Tout à coup, des mots en français  rendent hommage à « La mort du  loup » d’Alfred de Vigny. Assez rapidement trouvé de quoi il s’agit : « Duch, le maître des forges de l’enfer » (Diffusé dans Histoire Vivante sur RTS Deux le 20 mai 2012), un film de Rithy Panh, cinéaste franco-vietmenien apparu sur grands écrans en France en janvier dernier.  Rencontre due au hasard : devant l’offre de chaînes par dizaines, le téléspectateur ne peut pas  savoir ce qui partout se passe. Il faudrait consacrer plus de temps à s’informer sur les choix qui s’offrent plutôt que de suivre des émissions !

Un ancien professeur de mathématiques condamné.

Kang Kek leu, alias « Duch », fut un des responsables de la torture organisée par les Khmers rouges de Pol P0t durant les années de la dictature la plus sévère entre 1975 et 1979. Selon certaines estimations, le vingt pourcent de la population aurait été exterminée durant ces quatre ans. Cet ancien professeur de mathématiques dirigea le camp S-21 dans lequel furent torturés et exécutés près de treinze mille personnes. En février 2012, il fut condamné en appel à la réclusion à vie.

Une forme d’autant plus percutante qu’elle est rigoureuse et simple

Rithy Panh a pu s’entretenir avec Duch avant son premier procès.Dans un décor simple, (probablement celui d’une cellule ), Duch répond à des questions que l’on n’entend pas, posées peut-être par Rithy Panh qui n’apparaît jamais dans l’image.  Un visage  apporte des mots, des sous-titres valent comme traductions. Sur la table, des éléments associés au sujet des déclarations, photographies, documents annotés avec l’écriture de Duch, des encres de couleurs différentes permettant de faire le point sur l’état d‘avancement du « travail », avant ou après les aveux. Des documents audios sont présentés sur un téléviseur. Duch se trouve paarfois face à sa propre image. Des déclarations de certains témoins provoquent chez lui un rire franc d’incrédulité. Certains événements sont reconstitués  dans une salle immense. Des documents d’actualité montrent des centaines de personnes qui transportent à bout de perche deux paniers de terre d’un point à un autre, ou qui déplacent de grosses pierre. Voilà pour une forme  d’autant plus percutante qu’elle est d’une extrême simplicité..

Duch dans sa « cellule » s’adresse à la caméra de Rithy Panh

Bien lointains massacres

« Duch, le maître des forges de l’enfer » a pour intense mérite de conduire un devoir de mémoire sur la terreur exercée par une dictature, éloignée et dans le temps – les années 75-79 – et dans l’espace – en Asie. L’Europe eut assez de peine à accepter que la mémoire se penche sur ses propres massacres, ceux du nazisme et du fascisme qui culminérent alafin de la guerre de 1939/1945. La mémoire doit être universelle et non pas sélective. Le film de Rithy Panh y contribue, avec une  force différente  peut-être équivalente à un autre témoignage lointain, le « Nuit et brouillard » d’Alais Resnais au milieu des années cinquante du siècle dernier. Rithy Panh évoque des horreurs, que la télévision ose aborder mais avec la prudence d’une programmation discrète en fin de soirée ( en Suisse romande après 23h00 tant le 20 que le 21 mai 2012)

« Coupable » d’obéissance

Duch face à lui-même se dit-il coupable ou non coupable ? Il a servi un régime, en homme efficace, bien organisé, se voulant obéissant pour une cause dont il ne voulait ni selon lui ne pouvait mettre en cause le bien-fondé. Il est comme bien d’autres criminels politiques, rejetant la responsabilité sur ses supérieurs même proche d’eux. L’étonnement sera grand de l’entendre parler de sa conversion au christianisme intervenue après la fin de la dictature.

Dans un grand local vide, l’exemple d’une reconstitution

Chocs successifs

La force de ses mots dépassent les mots eux-mêmes, appuyés par cette mise en scène dont il convient de répéter l’efficace simplicité. Il faut donc l’écouter sans sursauter. Duch rend par exemple hommage à l’institutrice de son village qui lui permit d’entreprendre des études, en passant d’abord  par un bachot. Duch fut informé qu’elle venait d’être internée dans le camp S21 qu’il dirigeait. Il ne trouva pas le courage de la rencontrer, donc encore moins de la sauver. Dans la salle immense, s’approchant d’une fenêtre, il se risque à raconter son suicide. Un détenu qui se présente à torse nu est forcément un coupable qui va se pendre pour ne pas être obligé de passer aux aveux. Tous savent qu’une convocation près d’un poteau signifie une imminente exécution. Alors, on tente de l’éviter par exemple en avalant des pièces de métal. Duch se souvient d’un mangeur de boulons confié à un hôpital pour un opération permettant d’éviter qu’il y perde la vie. Rétabli, il redeviendra possible de l’interroger à nouvea ; en appliquant une méthode qui conjugue électricité et excréments. Et qui mieux que des paysans illètrés savent torturer avec efficacité, car ils ne craignent pas de frapper. Des cambodgiens qui sont revenus de France quand les Khmers rouges sont arrivés au pouvoir ne peuvent pas ne pas être coupables, tout comme les fonctionnaires de l’ancien régime qui s’agissait de débusquer. Tous coupables dès lors qu’ils étaient internés dans le lycée devenu prison. Avec la certitude d’avoir agi par patriotisme, Duch  prétend n’avoir jamais torturé le moindre prisonnier. Cet homme que l’on sait cultivé pourra tranquillement citer « La mort du loup » d’Alfred de Vigny, un poète de la culture française qui fut aussi la sienne… L’horreur prend un chemin inattendu pour que le devoir de mémoire s’accomplisse….Les images et les mots du film sont tellement justes qu’elles ne s’effacent pas de la mémoire.

Des images qui ne s’effacent pas….

Une réponse à to “Duch ou le devoir de mémoire”

  • Claude:

    Cher Freddy,

    Merci pour vos commentaires, qui me paraissent si justes. Ce qui m’a le plus choqué, c’est l’apparence de normalité de Duch dans son témoignage. Il a (bien) fait son travail et c’est tout. Que des gens aient pu mourir à cause de lui, lui semble presque étranger. Cette normalité nous pose aussi la question: Qu’aurions nous fait dans une telle situation? Je n’ose y répondre avec franchise…

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