« The spiral » : série européenne expérimentale d’esprit scandinave

« The Spiral » est une série télévisée qui part d’une idée irréalisable ou presque : le vol simultané dans six pays de six portraits, belle occasion de faire admirer des toiles de peintres  plus ou moins connus, qui illustrent notre texte. Un jeu interactif souligne l’intérêt de cette série construite sur des événements de pure imagination. Mais l’occasion est belle pour les auteurs de s’interroger sur les liens entre l’art et l’argent du mécénat allégeant la fiscalité.Une écriture brillante rend plausible des hypothèses irréalistes. Le survol de cette série européenne d’esprit scandinave se termine par une approche du financement de cette entreprise qui évite brillamment d’être un  « pudding » européen.

Autoportrait d’Edward Münch – Musée National d’Oslo

Autoportrait d’Edward Münch – Musée National d’Oslo


Une expérience créative

Les chaînes généralistes s’adonnent volontiers à un formatage qui fait que bon nombre d’émissions, d’un jour à l’autre, d’une semaine à l’autre, se ressemblent formellement, n’apportant ainsi de différences que par le contenu. Ainsi se doit-on d’être attentif à toute forme nouvelle. Voici une série d’ARTE, cinq lundis de suite du 3 septembre à 1er octobre, un peu tardive ( vers 23h00), « The spiral », séduisante. La série est diffusée simultanément  dans six pays alors qu’ARTE la propose en France et en Allemagne. Toute expérience, surtout si elle est réussie, peut contribuer à faire progresser l’audiovisuel, même si cela d’abord ne touche qu’un petit nombre. Un acte de créativité finit souvent par en entraîner d’autres.

Autoportrait de Rubens – Maison Rubens à Anvers

Autoportrait de Rubens – Maison Rubens à Anvers

Purement imaginaire !

Six tableaux de grands peintres ont été volés au même moment dans des musées de six pays,  Belgique,  Pays-Bas,  Danemark, Norvège, Suède et  Finlande. Il n’est par facile de voler une toile de valeur dans un musée en général assez bien surveillé. Alors, imaginer un vol réussi d’un portait à la même heure dans six pays  par les membres d’une équipe dirigée par une sorte de Robin des Bois tient de l’imagination délicieusement délirante.

Victor Detta, alias Arturo, qui provoque le milieu artistique depuis des années, avec un groupe de jeunes artistes, arrose un vernissage mondain de faux billets parfaitement imités. Ils tombent par milliers comme neige drue sur les invités à un vernissage mondain alors qu’un mécène offre à ce musée une girafe dorée géante.  Autre exemple de l’imagination en liberté.

C’est ainsi qu’Arturo signe ses « crimes »

C’est ainsi qu’Arturo signe ses « crimes »

Un divertissement interactif

Victor Detta alias Arturo, l’organisateur du vol coordonné non pour s’enrichir par un chantage à la restitution des toiles, veut ainsi dénoncer les dérives commerciales d’un certain monde artistique. Une grande manifestation doit avoir lieu à Bruxelles le 28 septembre 2012  lors de la restitution des six.

Et c’est ainsi que l’on glisse dans une forme inattendue de réalité. Au cours du premier épisode, Arturo décrit à son équipe son projet et lui annonce qu’un jeu va se dérouler en parallèle sur un site qui existe : www.thespiral.eu. Les producteurs d’une opération médiatique qui n’est donc plus seulement une série télévisée estiment que sur cent spectateurs une dizaine peut-être visiteront le site et qu’un seul parmi eux se mettra à jouer. On trouve sur le site les reportages et conseils d’un documentariste belge, Jean-Baptiste  Dumont qui joue dans la série un rôle de … documentariste.

Je ne serai pas cette exception,  n’ayant jamais joué à un quelconque jeu sur le web, mais j’ai tout de même passé un peu de temps, amusé et curieux, sur le site.

Buste de femme – Pablo Picasso, Musée d’Eindhoven

Buste de femme – Pablo Picasso, Musée d’Eindhoven

Plus  qu’un simple divertissement

Un jeu interactif dépasse le divertissement pour aborder  une réflexion sur les relations entre l’art et l’argent, à travers le rôle de certains mécènes par exemple. Au moment même  un mécène offre à un musée danois une sculpture fort couteuse, la girafe dorée sous riche lustre, il vient de congédier sept mille membres du personnel d’une de ses entreprises. Et Arturo de s’interroger sur le mécénat qui donne aussi des avantages fiscaux exorbitants.

Le spectateur sait que Victor Netta et Arturo ne font qu’un, comme les six membres de l’équipe du Waterhouse et de proches amis. Les policiers du groupe EUROPOL et la majorité des invités du vernissage ignorent l’identité réelle d’Arturo, ce qui conduit à une forme assez inhabituelle de suspens. Il ne s’agit pas de découvrir le « coupable », mais bien d’appréhender la manière dont il se comporte. On ne joue pas sur le « qui » mais sur le « comment » et le « pourquoi».  C’est ainsi  que chacun des vols, dans le premier épisode, peut se réduire à quelques plans.

Carl Olaf Larsson – Musé national des Beaux-Arts à Stockholm

Carl Olaf Larsson – Musé national des Beaux-Arts à Stockholm

Une brillante réussite d’écriture

 « The spiral » s’inscrit donc assez clairement dans la brillante ligne des séries qui viennent de Scandinavie, de Suède comme « Millénium » ou du Danemark, comme « Killing » ou même « Borgen ».. A partir d’histoires absolument pas vraisemblables, l’écriture se fait habile qui va, par de multiples astuces, rendre cette histoire plausible. Un vol simultané ouvre dont une réflexion sur l’art, l’argent, le mécénat et sa culture, dont on va probablement trouver d’autres indices dans les épisodes deux à cinq.

Un exemple permet aussi d’observer le mécanisme de cette écriture conduisant vers la plausibilité. Comment diable une équipe peut-elle arriver à fabriquer des milliers de faux billets déversés sur les têtes des invités nombreux  d’un vernissage ? Rose Dubois, le cheffe de la brigade d’Europol en matière d’art, comprend qu’il faut pour une telle réussite technique disposer d’une machine de haute performance. Or les imprimantes à billets, dans certains des pays où l’Euro a remplacé la monnaie nationale, ont été vouées à la démolition. En principe : on retrouvera la trace d’une machine qui a échappé à cette démolition et  permis l’impression de ces faux billets : très belle idée !

Il se pourrait que cette notion de plausibilité introduite au milieu de la plus totale imagination soit l’une des clefs qui permettent de comprendre la force persuasive des séries scandinaves actuelles, lesquelles doivent du reste beaucoup aux talents d’écriture issues des équipes à la base des meilleurs séries américaines quand elles reposent sur l’invraisemblable, celui de « 24 heures chrono » , « Prison Break » ou encore « Lost » et peut-être bien du prochain « Homeland » qui démarre sur la RTS le 23 septembre 2012, à – devinez ? – forcément 22h40 pour se terminer après deux numéros vers 00h30.

Portrait du sculpteur Bartel Thorvasen par Christoffer Wilhelm Eckersberg - Musée Thorwaldsen de Copenhague

Portrait du sculpteur Bartel Thorvasen par Christoffer Wilhelm Eckersberg – Musée Thorwaldsen de Copenhague

L’aspect financier

Le budget global de toute l’opération se monte, selon une seule source trouvée pour le moment, à six millions d’euros, ce qui donne environ sept millions et demi des francs suisses. L’un des clefs efficaces autant qu’indispensables pour comprend un peu le financement  de la création audiovisuelle en télévision comme en cinéma est mesurer le coût par minute de produit fini. Les cinq épisodes de la série occuper environ de deux cent vingt minutes d’antenne. On en arrive à un peu  plus de trente mille francs par minute. En Suisse, « L ‘Heure du secret » à coûté, avec ses quatre millions pour environ trois cents minutes, un peu plus de treize mille francs la minute. Le coût d’une série américaine comme « Mad men » ou « Board Empire » est probablement plus élevé.

Mais dans le cas de « The spiral », trois pays sont annoncés comme co-producteurs de la série, la Belgique, le Danemark et la Suède. Ils sont donc trois à se partager un coût de production duquel il faut déduire les droits de passage à l’antenne aux Pays-Bas, en Norvège, en Finlande, en France et en Allemagne. Sur ARTE. La Suisse, par exemple à travers le RTS, n’est pas associée à cette opération. Pour le moment, la série n’a pas (pas encore ?) fait l’objet ‘dune négociation en vue d’achat. C’est peut-être regrettable….

Jeune fille de Californie par Hélène Schjerfbeck – Musée Didrichsen – Helsinki

Jeune fille de Californie par Hélène Schjerfbeck – Musée Didrichsen – Helsinki

Il se pourrait qu’une opération comme « The spiral » soit aussi une bonne opération commerciale pour les partenaires européens. Reste à savoir si les prochains épisodes vont tenir les promesses de forme et de fond du premier.

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