Joël Dicker en « Infrarouge », en « Puce » et en « Twin Peaks »
« La puce à l’oreille » ( rts – jeudis soirs vers 23h00) est une des rares émissions consacrées à une information sur la vie culturelle romande artistique. Elle a été confiée à une firme extérieure à la TSR, quoique proche d’elle, constat fait que personne à la télévision n’était apte à maîtriser cette information culturelle. Après des débuts hésitants, l’émission a trouvé son rythme d’itinérante en Suisse romande. Mais passer d’un établissement public à aux espaces d’une exposition ne prend que petite place dans ce qui doit aussi être un spectacle.
Le principe de « La puce à l’oreille »
Le principe même de l’émission, dont on ne sait pas si la présentatrice, Iris Jimenez, considérée comme « productrice éditoriale », porte seule l’entière responsabilité, n’est pas des plus heureux. En principe, il est demandé aux invités, souvent un trio, souvent de créatifs, de s’en aller voir ailleurs ce qui se passe en Suisse romande. Chaque invité a quelque chose à dire de son art mais il doit aussi se plier à parler d’un autre qui n’est pas forcément sa tasse de thé. D’où d’étranges moments où l’on ne sait d’un livre, d’un film ou d’une exposition que les réserves de qui est chargé d’en parler.
Un plateau intéressant
Intéressant plateau, le 29 novembre 2012, avec Rachel Kolly d’Alba, Suissesse flamboyante plus encore avec son violon que sa chevelure, Michel Ocelot l’exquis et génial père de Kirikou forcément sensible à la beauté de papiers découpés du Pays-d’en-Haut et Joël Dicker, auteur heureux de « La vérité sur l’affaire Harry Dicker », un récit beaucoup plus séduisant par sa construction que son écriture.
En savoir plus sur Joël Dicker
L’auteur genevois était déjà présent à « Infrarouge » (13 novembre consacré en priorité à un succès donné comme vaguement « coquin » « Fifty Shades of Greys ». Il n’y fut qu’une sorte d’alibi dans son nouveau rôle d’auteur à succès.
En prenant son envol pour s’inscrire dans l’actualité brûlante avec un succès donné comme mondial (tout le monde le dit ; admettons qu’en effet il se produise aussi au Japon ou en Russie), Esther Mamarbachi a pourtant misé sur le mauvais cheval parmi les courses automnales. Il semble bien qu’en Suisse romande et même en France les ventes, intéressantes mesures d’un succès, de « Harry Quebert » soient supérieures à celle de « Fifty Shades ». La proximité voudrait qu’un phénomène littéraire régional et probablement même francophone soit aussi un fait de société.
« La Vérité sur l’Affaire Harry Québert »
Le succès de l’imposant roman de six cents pages de Dicker est en lui-même un fait de société. Il mériterait de provoquer une approche, qui n’eut pas lieu ni en « Infrarouge », ni en « Puce à l’oreille ». Faudra-t-il attendre « Mise au point » ou même « TTC » pour comprendre le succès d’« Harry Quebert », puisqu’il n’y a plus depuis longtemps d’émission littéraire, mais pas seulement à la RTS.
Le lecteur peut en effet être séduit plus par la construction du roman de Dicker que par son style qu’il est difficile de porter aux nues. Mais on ne peut qu’admirer cette construction qui passe aisément de 1975 à 2008 et met en scène deux écrivains à succès, le premier ayant formé le second qui continue de l’admirer. Cette aussi une plongée dans l’Amérique profonde de la cote Atlantique avec enquête de loin pas seulement policière sur la mort mystérieuse d’une jeune lycéenne d’une quinzaine d’années. Grand est aussi le soin apporté à la présence des personnages secondaires.
Une grande saga littéraire !
Serait-on dans l’air du temps, qui, sur le petit écran, fait actuellement la part belle à l’équivalent en séries télévisées des grandes sagas littéraires, à permettre à certains d’affirmer que Dostoievski ou Tolstoï, et bien d’autres seraient aujourd’hui les responsables littéraires de séries comme « Les soprano », « Mad men », « Downton Abbey », « Borgen »? On y retrouve l’étalement du temps de la lecture non plus d’un trait mais savouré par doses régulières, invitant à une sorte de longue complicité avec les personnages et provoquant une intense curiosité à propos des événements.
Nola Kellergan et Laura Palmer
Et puis, on peut pousser plus loin encore le questionnement à propos du livre de Dicker, dont les ressemblances avec « Twin peaks » sont nombreuses, l’Amérique de la province, l’enquête enfin délivrée du pur esprit policier pour s’en aller chercher à percer les comportements dans le foisonnement des événements. Et puis, cette Nola Kellergan à la fois fragile, maltraitée et finalement perverse et amoureuse, dont on n’arrive pas à savoir qui est le coupable de sa mort à force de s’engager sur des fausses pistes aussi plausibles les unes que les autres, a bien des ressemblances avec Laura Palmer. Et cela même si Joël Dicker ignore l’existence du « Twin peaks » de David Lynch.




