D’ « Homeland » à « Hatufim »
Des éléments d’information apportés par un inquiétant document, «Drones tueurs et guerres secrètes» se glissent dans certaines séries comme «Real humain», «Homeland» ou probablement aussi «Hatufim». Et la frilosité romande dans la promotion et la diffusion de séries haut de gamme à forte valeur ajoutée étonne face au dynamisme d’ARTE.
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Drones tueurs et guerres secrètes
RTS1 vient de présenter un film intitulé « Drones tueurs et guerres secrètes » («Histoire vivante» – Dimanche 05.05.2013 – 21:00) qu’on peut revoir sur « sept plus ». C’est un document français de Jean Martial Lefranc, avec la RTS au générique, qui donne des informations sur les drones, en particulier ceux qui sont dans les mains des USA. Cette image de contrôle vidéo vue dans « The gatekeepers » dans la bande de Gaza montre-t-elle un drone qui frappe une voiture, avec la seule certitude de savoir qu’un terroriste s’y trouve à son bord, pas seul, mais avec qui ? Un de responsables de la cellule anti-terroriste israélienne, Le Shin Beth, parlait à son propos du risque de condamnation à mort d’innocents.
La robotisation accomplit d’immenses progrès, conduisant vers une autonomie de certains drones de plus en plus grande: il existera sous peu des engins aériens qui décideront seuls de tirer sur une cible. Ce problème de l’autonomie des robots est un des thèmes traités dans « Real Humain », la splendide série suédoise dont la première saison vient de prendre fin sur ARTE
Un drone tueur d’enfant
Une attaque par drone surveillée par l’armée américaine, en cours de préparation, ne peut pas être exécutée à cause de la présence d’un enfant, selon une directive humanitaire à respecter : oui, il en existe ! Un drone qui frappe une mauvaise cible joue un rôle essentiel dans la première saison de « Homeland ». Il a tué dans une cour d’école des dizaines d’enfants, dont le fils du terroriste Abu Nazir. Le prisonnier Brody a pourtant tissé des liens d’amitié avec cet enfant. Cette mort brutale joue un rôle essentiel dans la décision de Brody de la « compenser », lors de son retour en héros dans son pays, par une tentative d’attentat contre le vice-président des USA qui a donné l’ordre initial.
La fiction, reflet de la réalité
La même image de la destruction d’un véhicule par un drone apparaît dans deux documents différents. La fiction illustre la réalité observée par le document de Jean Martial Lefranc, à travers l’autonomisation des robots (« Real Humain ») et les conséquences de la mort d’un enfant (« Homeland ») . Elle s’interroge à sa manière sur ce que signifient les drones et leur emploi dans une guerre dite propre, parfois maintenant menée par des civils qui n’ont aucune règle à respecter contrairement aux militaires. « Homeland » propose ainsi une réflexion sur l’aveuglement de cette guerre nouvelle et une de ses conséquences inattendues, à travers le « retournement » de Brody par Abu Nazir. Ainsi se trouve introduite une notion de « morale » à propos de l’emploi des drones.
Gidéon Raff

Gidéon Raff – auteur, scénariste et réalisateur de « Hatufim », co-auteur et co-scénariste de *Homeland »
Dès le jeudi 9 mai 2013, ARTE, vers 21h00, diffuse en dix épisodes de près d’une heure chacun « Hatufim », la série qui est à l’origine de « Homeland », écrite, produite et réalisée par Gideon Raff, qui fait partie du trio des auteurs de l’écriture d’ « Homeland ». Même si les différentes entre les deux séries sont réelles, la présence de l’auteur de la série originale dans l’équipe de son adaptation garantit au moins l’esprit d’une approche. On imagine mal Raff se faire l’auteur d’une trahison de son projet.Il est possible que le coût d’un seul épisode du très spectaculaire « Homeland » représente celui de la première saison de l’intimiste « Hatufim ».

Nimrod ( à gauche) et Uri ( à droite ) ( Hatufim – arte – Vered Adir ) : pour faire connaissance avec les deux « revenants », après 17 ans de captivité ( Photo ARTE – Vered ADIR)
L’intelligence de la promotion
Pour ARTE, proposer à une heure de grande écoute certaines séries tient lieu d’opération de prestige, avec « Ainsi soient-ils » ( le tournage de la deuxième saison vient de commencer) ou la mise en valeur des meilleures offres scandinaves, « Borgen », « Real Humain » et l’attention désormais portée à Israël avec « Hatufim ». ARTE obtient en France d’excellentes parts de marché, de l’ordre de cinq à sept pourcent, réunissant plus d’un million de téléspectateurs, ce qui dépasse sa largement sa moyenne annuelle qui oscille entre trois et quatre pourcent. La campagne de promotion autour d’ »Hatufim » est intense, au point de retenir l’attention aussi des trois magazines consacrés à la télévision de Suisse romande. Il est important qu’une chaîne culturellement ambitieuse comme ARTE soit fière de ses choix.

Talia Klein ( Yael Abecasdsis ), l’épouse du revenant Nimrod, avec ses deux enfants, Dana, 19 ans et Yatzav, 17 ans, qui ne connaissent pas leur père
L’offre du journal « Le Monde »
Dans son supplément de dimanche 5/lundi 6 mai 2013, « Le Monde » consacre deux pleines pages à « Hatufim » décrivant dans un premier texte les différences plus que les ressemblances entre la série israélienne et son adaptation américaine. Un second texte s’intéresse à l’accueil de la série dans son pays d’origine
Les vendredis 3 et 4 mai, le premier épisode a été diffusé sur le site Lemonde.fr/hatufim, mais réservé à ses abonnés. Du 5 au 8 mai, l’accès en était gratuit.
« Hatufim » : à première vue
Excellent moyen de promotion que cette avant-première d’un épisode vu avec grand intérêt et d’emblée une inattendue émotion. Aucun doute : voici du haut de gamme avec forte valeur ajoutée. Intimiste ? Même pas tellement, il y a plusieurs scènes de foules, des déplacements de véhicules, des avions. Cette attente de deux « revenants » et du cercueil d’un troisième est subtile et discrète. Ce sont en effet de vrais revenants après dix-sept ans de captivité qui ont conduit à de profonds changements. Ces rencontres tant attendues, tellement espérées deviendront rapidement inquiétantes ou tendues. Que vont se dire ce père et son fils Yatzav qui ne se connaissent pas ? Et comment sa fille Dana qui avait deux ans lors de son départ pour la guerre va-t-elle l’accueillir ? La musique, avec un minimum de décibels, accompagne presque tout le film en une sorte de complicité oscillant entre discrétion et émotion partagée.
Frilosité romande
Disposer des droits pour la diffusion d’une série est une chose. Exposer cette série pour lui donner des chances de rencontrer un large public une autre, qui dépend partiellement du jour et de l’heure de diffusion. Sur Arte, « Borgen », « Ainsi soient-ils », « Real Humain » et désormais « Hatufim » furent ou sont proposés en premier rideau, le jeudi soir vers 21 :00. Il fallait attendre 23h00 environ pour les voir sur la RTS, « Borgen », « Ainsi soient-ils » ou un « Mad MEN » qui subit aussi une diffusion tardive.
Sur son site internet, « ARTE » consacre de riches dossiers à ces séries haut de gamme à forte valeur ajoutée. Frileuse dans ce domaine ou avec les bandes de lancement, la RTS reste en retrait.
Concurrence parfois entre RTS 1 et RTS 2

Pour continuer de faire connaissance avec certains personnages de « Hatufim » : Nurit Halevy-Zach qui a épousé le frère du revenant Uri
Hier, la RTS se fit concurrence à elle-même en diffusant simultanément « Borgen » et « « Ainsi soient-ils » en partie aux mêmes heures tardives. Aujourd’hui, elle propose « Homeland » à peu près en même temps qu’ »Arte » diffusait « Real Humain » ou diffuse « Hatufim », évident manque de coordination entre elle et une chaîne prétendue sœur et amie. Certes, le sériophile peut s’offrir les deux séries, l’une comme l’autre reprises durant sept jours sur les deux chaînes. Mais il y aura longtemps encore plus forte consommation lors du passage à l’écran que sur internet. Les nombres de visites sur ce dernier sont faibles comparés aux nombres de spectateurs annoncés en parts de marché.
Cette frilosité romande est regrettable, tant dans la manière d’exposer le meilleur des séries que la promotion faite pour y accéder. On se demande bien pourquoi. La programmation par la RTS ressemble plus à celle de TF1, chaine commerciale généraliste qui lui fait concurrence sur le plan de la publicité qu’à celle d’ARTE, chaîne généraliste bilingue qui se met au service d’un public certes plus étroit mais plus exigeant.
On se demande bien pourquoi « Les experts » ou « Hawaï 05 » sont mieux traités que « Mad men » ou « Borgen »! « Real humain » ou « Hatufim » resteront-ils longtemps ignorés par la RTS? Addiction à l’audimate tenant pour une victoire toute diffusion précédent celle d’une chaîne francophone concurrente ? Manque d’envies ou manque de moyens ? Il y a quelque chose de « pourri » au royaume de Roger de Weck et de Gilles Marchand.
- A lire aussi D’«Hatufim» à «Homeland», texte datant du 11 juin 2013

