Psychopathes de séries : plutôt diviseurs que rassembleurs ?
Deux séries actuellement à l’antenne de la RTS, « Traque en série » et « Luther », une troisième jamais montrée par « notre télévision », « Dexter ». Un texte en cinq parties, assez indépendantes les unes des autres.
Après la fiche d’identité des deux premières, un rappel sur la nécessaire qualité de l’écriture. Rencontrerait-on trop de psychopathes ? L’audimat de « Traque en série » serait-il mauvais ? La RTS étonne par une assez paradoxale programmation.
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1/Fiche d’identité
Très curieuse, cette apparition sur la RTS de deux séries européennes qui ont beaucoup de ressemblances. Elles peuvent être rapprochées d’une fort connue série américaine, « Dexter ». Nous y reviendrons plus bas.
Traque en série
« Traque en série » est apparue sur la RTS le 25 septembre 2013 en duos, à 21h15, les mercredis soirs. La projection se termine le 30 octobre, toujours en premier rideau. La RTS prend ainsi de vitesse ARTE qui diffuse la série durant six semaines depuis 11 octobre à 20h50.
Cette série est une assez vaste co-production de 2010 qui regroupait à l’origine TV2 du DANEMARK, TV2 de NORVEGE, la ZDF allemande, une entreprise danoise chargée de la production, MISO FILM.
Luther
« Luther » est une série britannique qui date, elle aussi, de 2010, adaptée en version française par Canal + en 2012. Il semble ainsi que la RTS soit la première à la proposer dans sa case « Made in Europa » par duos – forcément ¨- le vendredi soir aux alentours de 23h00. La saison 1 comprenait six épisodes, la 2 en 2011 quatre et la 3 en 2013 4 aussi. L’auteur se nomme Neil Cross et quatre réalisateurs, Brian Kirk (2), Sam Miller (8 ), Stefan Schwartz (2) et Faren Blackburn (2) signent les mises en scène. Les audiences en Grande-Bretagne furent excellentes.
2/La qualité de l’écriture
Il n’est pas inutile de le répéter : l’une des conditions nécessaires pour qu’une série soit membre du club « haut-de-gamme à forte valeur ajoutée » tient à la qualité de l’écriture. Elle doit permettre à la fois de raconter des histoires passionnantes ou à tout le moins intéressantes avec des personnages à fortes composantes et multiples interférences entre les uns et les autres.
Ceci acquis ne signifie pourtant pas que le consommateur de la série va forcément se sentir à l’aise avec le sujet et les personnages. Peut alors intervenir une appréciation si prisée de réseaux sociaux installés sur internet, laquelle consiste à résumer son opinion d’une péremptoire « J’aime », qui ne donne qu’une réaction personnelle sans mesurer la qualité de l’objet. Dans ce monde binaire, à ce « J’aime » s’oppose le « J’aime pas » tout aussi personnel sans être un jugement de la valeur réelle.
3/Trop de psychopathes
Deux écritures brillantes, oui, certes, mais pourquoi ? On est alors frappé par d’autres ressemblances. Il s’agit une fois de plus de tueurs, et pas n’importe lesquels, de tueurs en séries. On est donc d’emblée de l’anormalité de cas extrêmement rares, sauf… dans la fiction télévisée des séries. Il n’y a pas le moindre effort fait pour se trouver devant une situation réelle ou à tout le moins plausible. Voir beaucoup de psychopathes dans deux séries que sont proposées la même semaine conduit à un sentiment de bien inutile abondance.
Dans les deux séries bien écrites, les enquêteurs et enquêteuses, ces dernières plus nombreuses dans les fictions de création que dans la réalité, souffrent aussi de certains troubles. Dans « Traque en série », il y a de sombres pages dévoilées avec parcimonie, tant autour de Katrine, réduite à son seul prénom que de Schaeffer, affublé de son nom de famille. Les problèmes qui affectent John Luther au passé trouble et au présent incertain (sa femme l’a quitté !), policier aux méthodes assez peu orthodoxes et Alice Morgan, au comportement trouble, se ressemblent. Les enquêteurs et les tueurs sont des psychopathes aussi inquiétants les uns que les autres avec leurs doubles personnalités certes différentes et leur comportement antisocial. Les comportements cruels et sadiques des tueurs laissent paraître la jouissance provoquée par des morts lentes.
Il faut faire par instants faire un réel effort pour ne pas fuir devant de tels personnages repoussants dans ces récits éprouvants. L’équilibre s’avère délicat à maintenir entre la reconnaissance des qualités réelles de telles séries et la marginalité des récits et des personnages qui les portent.
4/Mauvais audimat pour « Traque en série »
Dans son édition du 12 au 18 octobre 2013, « Guide TV » qui fournit chaque semaine des informations sur certaines audiences de la RTS signale que « Traque en série » a fait une piètre part de marché en deuxième semaine. Même si la part de marché est souvent induite par le « j’aime » / « j’aime pas », il vaut la peine de s’y arrêter puisqu’il n’est pas possible de mettre en cause la qualité de la réalisation.
» Guide Tv » amorce une explication un brin sommaire : ce serait le début de la chute des séries scandinaves pourtant si prisées, pas forcément encore par le grand public ni des parts de marché, mais assurément par ceux qui respectent les démarches créatrices de l’audiovisuel télévisé. Gageons que cette explication va combler d’aise ceux qui, à l’intérieur de la télévision, sont satisfaits des actuels principes de programmation des séries. Il se trouvera bien quelqu’un pour voir dans cet échec la preuve de la supériorité des séries unitaires américaines qui sont presque seules à occuper le premier rideau.
Ce n’est peut-être pas aussi simple que cela. On peut se demander si ce rejet qui reste à confirmer ne vient pas du sujet avec ces psychopathes où les enquêteurs souffrent et les tueurs sont des sadiques. Peut-être se trouve-t-on face à un « ras-le-bol » qui divise plutôt que de rassembler.
Ce rejet, s’il se confirme, devrait conduire les responsables des programmes de la RTS à se demander pourquoi ils ne parviennent pas à faire apprécier par un large public des séries de haut niveau qu’ils présentent un peu trop systématiquement à des heures peu attrayantes. Par le passé, la TSR a su s’attacher un public exigeant. Elle a continué de le faire ces dernières années en innovant avec des magazines informatifs ( « spécimen », « Zone d’ombre ») ou divertissants ( « Passe-moi les jumelles ») et dans les « Docs. Elle n’a pas su le faire, tant dans la présentation du cinéma d’auteur, le suisse en particulier, qu’avec les séries exigeantes, systématiquement reléguées en fin de soirée peu soutenues par une promotion timide.
5/Paradoxale programmation à la RTS
On peut former un groupe avec trois séries, « Traque en série », « Zone d’ombre » et « Dexter » qui ont de profondes et troublantes ressemblances à travers leurs psychopathes. Il devient intéressant d’observer la manière dont la RTS les inscrit dans son programme.
« Traque en série » dispose d’une excellente exposition à une heure agréable, un soir de semaine, le mercredi à 21h15. « Luther » met fin à la soirée du vendredi, tardivement, aux environs de 23h00. « Dexter » a été pratiquement interdit d’antenne suite à la décision d’un ancien responsable des programmes devenu soudain juge et moralisateur, décision maintenue par le suite.

Dexter (Michael C.Hall), en action transparente, durant la saison 8 – sur tf1 en super-nocturne et pas sur la RTS
Il est difficile de comprendre cette «programmation » qui manque à tout le moins de cohérence. Pourquoi une série en premier rideau et l’autre pratiquement « censurée » ? Avantager « Traque en série » plutôt que « Luther » permet de prendre de vitesse ARTE dont par ailleurs les faibles parts de marché sont parfois citées avec une once de supériorité.
On pourrait proposer une meilleure programmation si on présentait les séries récurrentes faites pour fidéliser le public épisode par épisode et non pas en duos. Mais, parmi les généralistes francophones, chacun s’aligne sur les chaînes commerciales que sont TF1 et M6. La TSR n’ose malheureusement pas faire preuve d’audace et d’originalité face à la création audiovisuelle comme elle savait et sait encore le faire dans d’autres secteurs.





De notre côté, nous détestons ce type de séries et les zappons sans autre forme de procès. Avec ces séries édifiantes, on s’étonne de voir autant de gens criminels dans nos sociétés …